• # 2 : Cristal violette, work in progress

    Voyage

    Broderie

    Reiko Koga

    Galerie Nivet Carzon

     

     

    Rendez-vous à Anchorage.

    Prenez la route de Seward pour atteindre le village du saumon d'argent. Vous conduisez le long du Golfe d'Alaska, à l'ouest de Cook's Arm.

    Vous n'êtes pas seule.

    A Portage, de part et d'autre du highway, vous contemplez à perte de vue un paysage de lune. Le résultat d'un reflux.

    Celui d'un tsunami, un raz-de-marée qui s'est produit lors du tremblement de terre de soixante-quatre et qui, lorsque l'eau de mer s'est retirée, a laissé un glacis d'arbres noirs, givrés par le sel de mer. Imaginez sur plusieurs dizaines de kilomètres une forêt de troncs d'arbres et de branches exsangues comme ces violettes de cristal, prises dans le sucre, cristallisées pour l'éternité.

    Vous hésitez à nommer ce que vous voyez. Vous demandez à votre navigateur. Il vous dit juste ce que je viens d'écrire. Tsunami, des vagues de cinq mètres. Et vous voyez juste ce que je viens de décrire, des gisants d'arbres couleur de bakélite. Devant un tel paysage, perplexe, que peut-on devenir, géologue, climatologue, océanologue, analyste du chaos, théoricien des  catastrophes ? Peut-être juste poète.

    Mais vous n'êtes pas poète. Vous n'êtres rien. Votre histoire ne vous a pas appris que la vérité git dans l'esthétique. Vous croyez toujours qu'il y va des faits et, sous les faits, la justice et qu'il vous faudra traquer, trouver une piste et la suivre. Vous y tenir, surtout, ne pas lâcher.

    Une scène vient. Qui n'a pas existé, mais qui est vraie. Quoi, un faux souvenir, une fiction ? Alors c'est ça la poésie, un paysage suscité, plus vrai que si vous y étiez ?

    Vous aimeriez pouvoir arrêter la voiture, dire on attend, restons un peu là devant les paysages, ils vous fascinent, ainsi de moi, ce pêle-mêle, mais le navigateur ne vous laisse pas le choix, vous devez continuer la route, le village nous attend et au port les amis, le petit bateau de pêche, vous dont les lointains souvenirs de pêche datent de votre enfance, en Suisse, Le Pont, c’est son nom, vous ne savez même plus avec qui vous avez pêché cette première fois, c’était sans doute en décembre, aux aurores, une très froide matinée, où le givre recouvrait les arbres, vous étiez debout, assistant au lent travail sur la mouche à accrocher à l’hameçon, c’est l’homme qui est à vos côtés qui procède à l’opération, vous n’avez rien d’autre à faire que de contempler cette partie de pêche de truite à la mouche, au lancer, dit-il, tout vous est inconnu, qu’est-ce qu’une mouche, un moulinet, une canne, un filet, une truite, le lancer, vous voyez ce mouvement du poignet qui donne à sa canne l’allure d’un cornet tendu vers le ciel gris, vous regardez les objets autour de lui, sa boîte aux vingt mouches que vous l’avez vu confectionner la veille, ce matin, celle qu’il a choisie avec soin est grise et se confond avec la surface de l’eau, vous observez chaque mouvement, et son impact sur la rivière, comment l’hameçon pénètre le plan horizontal et se laisse tirer par le courant, comment l’homme laisse faire puis reprend la main, cet incessant chassé-croisé continu et discontinu, le style du pêcheur, c’est ça que vous comprenez, et toute à cet autre que vous contemplez, vous ne ressentez pas ce froid jusqu’à ce qu’il vous saisisse, comme émanant de la végétation, suitant de la terre,  remontant le long de vos jambes, l’humide s’insinue sous vos couches de vêtement et s’empare de vos membres, l’humide est un concept, il n’a pas de matière, il pénètre sans en avoir le droit, quand on s’en rend compte, quand vous êtes déjà là transie, et qu’il vous faut vous ressaisir, se scruter, tâter ses membres éteints, son cœur sans souffle, sa peau fermée, vous êtes dans la nasse, il est déjà trop tard, peine perdue à vouloir changer le cours des choses, enfin, non, mais le chemin est long qui brise l’humidité gelée en nous.

    Dans le rétroviseur, les derniers bras appellent encore, que vous arrivez dans une petite ville, d’ici, maisons de bois, bardeaux horizontaux, couleurs effacées, le gris, le jaune pâle dominent, ce n’est pas encore le port mais vous en approchez, vous en sentez l’odeur, vous vous retournez vers l’arrière, le compagnon est là et le petit aussi, ils semblent assoupis, jet lag, quelques heures de sommeil manquent, arrivés à l’aube à Seattle, jetés dans la première correspondance, et nous voici happés par les bras du navigateur, il veut tout nous faire voir, cet espace à la même latitude que Bergen, qu’est-il venu y chercher, quelque chose comme un patronyme, relié à l’antique, Bergen nous est quelque chose en commun, mon cousin, le nom est là caché au creux de son identité, il s’est mis à distance, salue comme les navires de loin, mais il a pris place au-dessus de la mer, c’est sa force ici, il est chez lui, il vient de créer sa société, après avoir perdue celle de Tahoe Lake, Nevada, expulsé du paradis des joueurs, chacun cherche sa voie, interdit de casino, mais qui perd gagne, ici il rencontre Jacky et la vie repart, c’est ça qu’il veut me dire, regarde, tout est beau ici, sortie des salles enjouées et enfumées, a retrouvé la respiration, peut-être me la souhaite-t-il aussi, sans me le dire, l’idée de la pêche en mer c’est lui, il aura deux ou trois autres idées durant le séjour, ma main sur sa jambe, il ouvre les yeux aussitôt, il baille, fait ce geste des mains qui frotte longuement ces yeux, les deux coudes de doigts dans l’orbite, trace d’enfance, trace d'être à lui-même, sensation qu’il jouit pleinement dans sa plénitude, comme un dos rond qui ne s’interroge pas sur pourquoi il est rond, pourquoi il est dos, il est dos rond plus qu’il ne le fait, ma propre sensation d’être à côté d’un plus clos que moi.

     

     


     



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