• Automne à Manheim

    Persistance de la mémoire

    Salvador Dali

     

     

    Chapitre I

    Léa  repartit au volant de la vieille Opel Kadett en tremblant. Elle venait de se faire arrêter au barrage policier, on avait ouvert son coffre, on avait fouillé la voiture, elle avait dû montrer ses papiers, donner son adresse. Elle rentrait de Speyer et allait arriver à Manheim, quand elle avait dû couper le moteur.

    Ils recherchaient des membres de la RAF, la Rote Armee Faktion, les terroristes, qui venaient d’enlever Hans-Martin Schleyer, le patron du syndicat des patrons allemand, c’était le 5 septembre 1977, ils demandaient la libération de Baader, d’Ensslin et des autres, qu’on venait de mettre à l’isolement à la prison de Stammheim, à Stuttgart.

    Elle était au courant de la traque policière, le matin, elle avait trouvé sur son pare-brise un prospectus de la police allemande, avec les photos d’identité des terroristes et en-dessous les indices qu’on appelait la population à rechercher, une chaussure de sport, un sac, un pistolet, si vous avez vu ces objets, merci de contacter la police de Manheim, au numéro, etc, et le montant d’une récompense.

    Léa pensa qu’elle n’avait jamais vu un tel document, sauf peut-être dans les westerns  de son enfance, le fameux Wanted, avec la tête du criminel dont tout chasseur de prime possédait un exemplaire, au cas où le bandit croiserait son chemin. Leur photo était partout, les membres de la RAF venaient de tuer quatre gardes du corps, et avaient emmené Schleyer on ne savait où.

    Elle était arrivée à Manheim depuis à peine deux mois et elle se retrouvait dans un climat sécuritaire, ce mot n’existait pas encore à l’époque, on était en plein dans les années de plomb, elle ne s’en était pas doutée avant de quitter la France, de cette ambiance qui plombait l’Allemagne. Tout à coup, chaque citoyen devait se sentir concerné, les étrangers sans doute davantage que les locaux, si elle en jugeait par la méfiance qu’elle avait inspirée aux policiers. Que faites-vous en Allemagne ? Depuis quand êtes-vous arrivée ? Où habitez-vous ? Avez-vous un travail ? Deutschland in Herbst. L’Allemagne en automne, comme dirait plus tard Fassbinder.

    Quand elle rentra au studio, elle retrouva Jürgen, toujours tremblante, qu’est-ce que tu as ?, je viens de me faire arrêter dans un barrage policier, ils ont fouillé mes affaires, m’ont traitée comme une suspecte, ils m’ont demandé notre adresse aussi. Il la prit dans ses bras et la serra contre lui, elle aimait ça chez Jürgen, cette façon d’être toujours de son côté, quoi qu’il arrive.

    Ce soir-là, ils découvrirent sur ARD les nouvelles mesures anti-terroristes prises par le gouvernement soutenues par les médias, elle ne se souvenait plus de l’émission, elle se souvient juste d’une sorte de terreur qu’elle s’était mise à ressentir, le programme TV incitait les bon citoyens à descendre dans la rue et à la bloquer dès que les sirènes retentiraient, il faudrait tout faire pour bloquer les terroristes, l’animateur du programme TV montrait des objets, un numéro s’affichait, si vous avez vu ces objets, appelez-nous.

    Léa sentait monter en elle une colère, elle n’avait jamais milité pour la violence, s’était démarquée des visites de Sartre et de l’avocat, Klaus Croissant, à la prison de Stammheim, dont elle avait lu la chronique dans Libé, cette sorte de romantisme aberrant, elle le craignait comme de ces pensées à courte vue, de cette sorte d’imaginaire masculin du passage à l’acte, ils se rejouaient la guerre qu’ils n’avaient pas vécue ou pour Sartre, à laquelle il n’avait pas su participer en résistant ; bien sûr, elle souhaitait qu’ils purgent leur peine dans le respect des droits de l’homme, mais elle n’adhérait pas du tout à ces attentats, à ces meurtres de hauts personnages de l’Etat allemands, même s’ils avaient été SS, elle préférait l’action des Klarsfeld, plus inscrite dans la recherche historique et la légalité. Ces fils et filles de nazis qui réitéraient la violence contre les libéraux au pouvoir lui semblaient finalement  dans une sorte de reproduction des actes criminels de leurs parents, retourner le gant ne leur donnait pas davantage raison qu’à leurs pères.

    Ce que Léa ressentait, c’était un climat envenimé par une sorte de terreur d’état, profitant du prétexte que ces meurtres et actes criminels lui donnaient , pour relancer les lois anti-terroristes et détruire peu à peu les droits des citoyens. Et venir s’immiscer dans sa vie à elle, en direct, par les barrages de route, la propagande médiatique, la méfiance vis-à-vis d’une étrangère, tout était désormais contaminé. Elle ne pouvait pas vivre sa vie avec Jürgen sans arrière-pensée. La vindicte d’état rappelait de lointains événements, auxquels elle s’était gardée de penser depuis qu’elle connaissait Jürgen.

     

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