• Autour de l'idée de grand-mère





     

    M.B. est l'inconnue, dont on rêve tous. La page blanche. Pas de film sur son enfance, pas de journal autobiographique retrouvé dans la malle d'un grenier de campagne, aucun objet posthume : l'oubli parfait.

     
    Même pas la trace d'un mythe, d'un âge d'or ou une histoire de fondation. « Tiens, la bague de M.B. ». « Ses derniers mots ont été... ».


    A ma connaissance, la presse n'en a jamais parlé. Mais l'aurais-je su si elle l'avait fait ? Ai-je seulement cherché dans les archives ?


    N'y a-t-il pas plus de confort à créer ex-nihilo cette illustre absente des mémoires.


    Je vais donc vous conter l'histoire de M.B., star perdue de mon inconscient, M.B. les deux initiales du vide. 


    Vide de grand-mère. Comment parler d'un vide de grand-mère ?


    Le vide de grand-mère, c'est le contraire du plein de grand-mère. On dit d'ailleurs « avoir » une grand-mère ? On met l'accent sur la possession.


    On ne dit pas qu'on est une petite-fille. Comme on dit je suis enceinte ou je suis orpheline. Ce n'est pas un statut de l'être. Cela ne donne pas apparemment d'identité particulière.
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    Eve, celle de l'Adam du Paradis, à la naissance de Caïn, est aussi dans la possession, dans l'avoir. Elle donne à son fils (son fils Caïn) un nom qui dit textuellement « j'ai acquis l'enfant avec Dieu » ; c'est ce que signifie le nom de Caïn. Sentiment de toute-puissance, l'avoir, qui passe par-dessus le père.



    Pour une grand-mère, on n'en acquiert pas une. On l'a tout simplement. C'est un acquis de tout un chacun. Il va de soi d'en posséder une. Une grand-mère. Comme on a des cheveux, des yeux, des cils, des mains, des bras, des parents, des frères, des sœurs et un grand-père.


    Ou on n'en a pas. Je n'en ai pas, ou plutôt de ce côté-là, je n'ai pas de grand-mère. Accident généalogique. Plus simplement, décès.


    Pas de « grand..... mère ». Nommée à partir de son seul statut de mère et de son rang dans la généalogie, plus haut que la mère. 


    D'ailleurs, les spécialistes du marketing ne s'y sont pas trompés, ils ont vite débaptisé Grand-mère pour complexifier l'image.

     


    Vous avez tout d'abord la catégorie « grand-mère senior », cinquante-cinq ans, bobo, utilisant désormais une trottinette pour faire son marché. Voyageant six mois par an, entre la Cité interdite et Recife de Noël à décembre, retrouvant pour les fêtes son cadre de mari, en dispositif de pré-retraite depuis la troisième fusion de son entreprise avec un consortium mondial. Il a encore un fil à la patte. Elle, dans la belle maturité, botoxée si nécessaire, goûte peu à peu aux joies de la liberté.


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    Puis, paradoxe du temps, ils l'appellent «libérée ». Nos spécialistes des socio- types sous-entendraient-ils que Mère, elle ne l'était pas, libre ? Libre parce qu'enfin débarrassée du travail, de la famille, de la patrie. Il y aurait là comme une tendance anarchique de la mère-grand, du côté de la fuite des responsabilités. Elle ne prendra pas Ernest au Jardin d'enfant. Non elle est à Cuba, mamy.


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    Mais l'ordre guette :  grand-père vient de s'éteindre. Elle s'avoue timorée pour les aventures, ne pratiquant plus que le seul voyage annuel du club du 3ème âge.

     


    A Prague, cette année-là, même les clubs ruraux ne partent plus à Lourdes. Grand-mère entre alors dans la catégorie des « Paisibles ». Tout aussi tendancieux, ce « paisible ».




    Cela voudrait-il dire qu'avant, c'était la guerre ? Qu'au temps du mari, Grand-mère subissait la violence météorologique, qu'elle égrénait le chapelet des tourments conjugaux ?




    Mais de la part de ces benêts de la marchandisation, n'est-ce pas plutôt qu'elle s'assagit enfin ? Apaisée, oui, cessant d'être mégère bien qu'encore ménagère. Décidément, l'inconscient des hommes du marketing s'étale à livre ouvert.




    Et ce n'est pas fini. Parlons à présent de « nos Grands Aînés », c'est la dernière catégorie. Plus de quatre-vingt ans, le quatrième âge, celui de l'hiver. Cela vous a un parfum de sapin, celui des cercueils qu'on affûte derrière les maisons de retraite. «Vous savez, vous n'êtes pas obligés de faire de l'acharnement thérapeutique. Nous nous y sommes préparés, mon mari et moi. Le moment viendra où il faudra bien la débrancher, Grand-mère ». 

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    Nos grands aînés : comme s'ils ne s'appartenaient déjà plus. La grande chaîne de l'hypocrisie des marchands de vieillesse : des directrices de maisons de retraite intéressées au business des croque-morts ; dans les magasins de luxe pour fin de vie, possibilité de commande par anticipation et de crédit revolving. Matelas bleu ou rose. Poignées en or. Chêne ou acajou, cela sied mieux que le pin. Aînés, ils nous protègent à cette place : ces premiers sur la liste de la Grande Faucheuse.
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    Oh, ma mère-grant : ce mot fait béance en moi. En ce lieu,  je n'ai que mot du père. Pas de lien. A quoi rime cette quête ?                                                                       

                                                                                                                                                       

    Je chercherais ce signe de la supériorité de l'aînesse sur moi.  Privilège de l'antériorité. C'est vieux, c'est mieux. La supériorité des origines sur le présent. Grand mère, c'est du plus de racine, du plus de fondation, de la stèle, du nombril du monde, l'autel dressé vers le Ciel. A partir de Grand-mère, on fait du chanelling, on se connecte avec le cosmos, le vide spatio-temporel. La Grande Antenne paranoïaque qui vous permettra d'entendre les voix, celles de vos Anciens ou celles des Martiens. C'est pareil.                                         
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    Avec Mère Grant, on fait du trisaïeul. On couvre potentiellement cinq générations, peut-être même six, de mémoire de vivants. De quoi assurer la transmission de six récits générationnels. Quelle matière ! La toute-puissance d'une famille à son comble : sûre de ses origines. Grand-mère, cela judaïse une famille : elle fait peuple, elle fait nation, elle fait lien avec le plus ancien.
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    Ou cela l'africanise avec son griot africain : non seulement il connaît la généalogie, mais il sert de post-it à toute la famille. Ne pas oublier l'anniversaire de, la naissance de, qu'il rappelle aux autres. L'anti-oubli des familles. Dans nos campagnes, où les grands-mères ne vivaient en moyenne que quarante-quatre ans, nous avions les tantes Suzanne, les cousines Berthe, qui servaient d'aide-mémoire. De quoi encombrer les têtes de dettes et de fautes diverses.
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    Moi, je n'ai pas la vertu des petites-filles de famille. Je préfère la belle virginité du souvenir de M.B. Ni mère à la puissance M, ni banale figure de consommatrice. Ne défigurez pas celle qui n'a pas encore de visage. Laissez-moi la concevoir avant de la trahir.


    Concevoir ?

     

    Dans la tombe au cimetière, quand je déduis son âge de la date affichée, je suis plus âgée qu'elle. Plus âgée que ma grand-mère là dans la boîte. Ma grand-mère morte trop jeune.


     


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