• Félicia moves again

    Artiste inconnu

     

     

    III

    La trace d’un tsunami

     

     

     

     

    Rendez-vous à Anchorage. Prenez la route de Seward pour atteindre le village du saumon d'argent. Vous conduisez le long du Golfe d'Alaska, à l'ouest de Cook's Arm.

    Vous n'êtes pas seule. Vous êtes en famille. Et le vent souffle.

    A Portage, de part et d'autre du highway, vous contemplez à perte de vue un paysage de lune. Le résultat d'un reflux. Celui d'un tsunami, un raz-de-marée qui s'est produit lors du tremblement de terre de soixante-quatre et qui, lorsque l'eau de mer s'est retirée, a laissé un glacis d'arbres noirs, givrés par le sel de mer. Imaginez sur plusieurs dizaines de kilomètres une forêt de troncs d'arbres et de branches exsangues comme ces violettes de cristal, prises dans le sucre, fossilisées pour l'éternité. Vous hésitez à nommer ce que vous voyez. Vous demandez à votre Navigateur. Il vous dit juste ce que je viens d'écrire. Tsunami, des vagues de cinq mètres. Et vous voyez juste ce que je viens de décrire, des gisants d'arbres couleur de bakélite.

    Devant un tel paysage, perplexe, que peut-on devenir, géologue, climatologue, océanologue, analyste du chaos, théoricien des  catastrophes ? Peut-être juste poète. Mais vous n'êtes pas poète. Vous n'êtes rien. Votre histoire ne vous a pas appris à faire l’unité en vous, vous n’êtes que succession de personnes, et peut-être même pas humaine.

    Une scène vient. Qui n'a pas existé, mais qui est vraie. Quoi, un faux souvenir, une fiction ? Non, vous êtes dans votre rêve.

    Vous aimeriez pouvoir arrêter la voiture, dire on attend, restons un peu là devant les paysages, ils vous fascinent, ainsi de moi, ce pêle-mêle, la confusion y règne, mais le Navigateur ne vous laisse pas le choix, vous devez continuer la route, le village nous attend et au port les amis, le petit bateau de pêche, vous dont les lointains souvenirs de pêche datent de votre enfance, en Suisse.

    Les vacances au Pont, c’est le nom du village, vous ne savez même plus avec qui vous avez pêché cette première fois, c’était sans doute en décembre, aux aurores, une très froide matinée où le givre recouvrait les arbres, vous êtes debout, assistant au lent travail sur la mouche à accrocher à l’hameçon, un homme se tient à côté de vous qui procède à l’opération, vous n’avez rien d’autre à faire que de contempler cette partie de pêche de truite à la mouche, au lancer dit-il.

    Tout vous est inconnu, qu’est-ce qu’une mouche, un moulinet, une canne, une épuisette, une truite, le lancer, vous voyez ce mouvement du poignet qui donne à sa canne l’allure d’un cornet tendu vers le ciel gris, vous regardez les objets autour de lui, sa boîte aux vingt mouches que vous l’avez vu confectionner la veille, ce matin celle qu’il a choisie avec soin est grise, et se confond avec la surface de l’eau, vous observez chaque mouvement, et son impact sur la rivière, comment l’hameçon pénètre le plan horizontal et se laisse tirer par le courant, comment l’homme laisse faire puis reprend la main, cet incessant chassé-croisé continu et discontinu, le style du Pêcheur.

    C’est ça que vous comprenez, et toute à cet autre que vous contemplez, vous ne ressentez pas le froid avant qu’il vous saisisse, comme émanant de la végétation, suintant de la terre,  remontant le long de vos jambes, l’humide s’insinue sous vos couches de vêtement et s’empare de vos membres, l’humide est un concept, il n’a pas de matière, il pénètre sans en avoir le droit, sa main sur moi, quand on s’en rend compte, quand vous êtes déjà là transie, et qu’il vous faut vous ressaisir, se scruter, tâter ses membres éteints, son cœur sans souffle, sa peau fermée, vous êtes dans la nasse, il est déjà trop tard, peine perdue à vouloir changer le cours des choses, enfin, non, mais le chemin est long qui réchauffe l’humidité glaciale en nous.

    Dans le rétroviseur, les derniers bras appellent encore que vous arrivez dans une petite ville, flash l’amant laissé là-bas, ses mains sur vous, sentiment qu’il est avec vous dans ce voyage, ici, maisons de bois, bardeaux horizontaux, couleurs effacées, le gris, le jaune pâle dominent, ce n’est pas encore le port mais vous en approchez, vous en sentez l’odeur, vous vous retournez vers l’arrière, le Solitaire est là et le petit aussi, ils semblent assoupis, jet lag, quelques heures de sommeil manquent, arrivés à l’aube à Vancouver, jetés dans la première correspondance, et nous voici happés par les bras du Navigateur.

    Il veut tout nous faire voir, cet espace à la même latitude que l’autre ville tout là-haut 60°22'48"N, qu’est-il venu y chercher, quelque chose comme un patronyme, relié à notre légende, la ville du premier exil, le fondateur, le plus ancien connu, ça nous est quelque chose en commun, mon cousin, le nom est là caché au creux de son identité, il s’est mis à distance, salue comme les navires de loin, mais il a pris place au-dessus de la mer, c’est sa force ici, il est chez lui, il vient de créer sa société, après avoir perdu au jeu celle de Tahoe Lake, Nevada, expulsé du paradis des joueurs, interdit de casino, mais qui perd gagne, ici il rencontre Jacky et la vie repart, c’est ça qu’il veut me dire, regarde, tout est beau ici, sorti des salles enfumées, a retrouvé la respiration, peut-être me la souhaite-t-il aussi, sans me le dire, l’idée de la pêche en mer c’est lui, il aura deux ou trois idées comme ça durant le séjour.

    Ma main sur sa jambe, le Solitaire à l’arrière, ouvre les yeux aussitôt, il baille, fait ce geste des mains qui frotte longuement ses yeux, les deux coudes de doigts dans l’orbite, trace d’enfance, trace d’indifférence aux autres, sensation qu’il jouit pleinement dans sa plénitude, comme un dos rond qui ne s’interroge pas sur pourquoi il est rond, pourquoi il est dos, il est dos rond plus qu’il ne le fait, ma propre sensation d’être à côté d’un plus clos que moi.

    L’homme du Pont, rien d’important, seul l’amant compte, il est là, pas là, il me caresse, pas important pour moi le Pêcheur, un générique, venu là sans doute parce qu’il s’appelle Rieur et qu’il a l’air si triste, il habite là-haut dans une famille nombreuse, et le soir, quand nous les garçons suisses américains français et nous les filles suisses américaines françaises, dans la même chambre rangés en travers sur les deux grands matelas, -il en manquait-, on l’entendait remonter de Lausanne et nous dire le veilleur de nuit a passé, si vous n’êtes pas endormis il va venir vous chercher, et nous nous tenions chaud tout tremblant.

    Un générique, le Pêcheur, juste une image je crois, elle aime la technique, elle est fascinée depuis toujours par les hommes dans le geste, comment ça se prolonge avec la tête, la quête du défaut, corriger, la tentative, jamais parfait, alors dès que ça se présente, elle se voit enfant, elle cherche les hommes de la technique, comment ça marche les objets, comprendre comment ça marche un homme.

    Et comment ça marche la langue, quand tout ce qui lui vient sous la main, c’est la grande ronde des vous, des nous, des je, des elle, le pêle-mêle, le voilà le grand rendez-vous avec, la personne est multiple, elle ne sait pas bien avec qui elle couche chaque soir, dans son pyjama, y a du monde, de l’antique et du Giotto, ce vieil homme entr’aperçu sa canne à ses côtés dans la terre, qui est-il, elle ne sait, il lui est apparu une nuit, il se tenait debout en-dessous, dans la cave sous la cave dessous la crypte, le plus ancien, c’est ça qu’elle comprend, elle se relie à lui, il est le fondement, l’alliance ?, pas de dieu dans l’histoire, ou alors celui des autres, celui qu’elle voit leur faire des choses, leurs dieux, elle l’a cherché mais ça ne marche pas, pas assez imparfait pour elle.

    Vous reprenez la route, il sera l’heure d’un breakfast, O’Malley fera l’affaire, pas ces donuts au dais blanc sucré sous leur cloche plastique, café noir léger, pas de fried eggs et non pas de bacon non plus, jamais pu supporter l’irruption du grillé le matin, ni du gras, ni du cuit, le matin est à la vapeur chaude, au bitter, le temps de refaire l’unité, ça prend du temps, faire l’unité, le petit s’est réveillé et dévore, ses dents, ses yeux, ses doigts, tout à l’activité, il dévore.

    One more cup of coffee for the road ? La serveuse, robe striée jaune et blanche, petite casquette sur la tête, elle est noire, sourire jovial, elle esquisse un pas de danse sur l’air qui passe, Carole King, I feel the earth move under my feet, l’intro, cette façon d’attendre, de mettre en suspens, juste en trois notes plaquées sur le piano et le beat, tout va arriver, juste avant le tumulte, on attend la chanteuse, under my feet, I feel the sky tum-b-ling down, ça se conjugue terre et ciel, pas résister, ça pousse, ça booste, un coup en moi, elle met sa cafetière au-dessus de ma tasse, je fais oui de la tête, j’ai rougi, regard de lui –circonspect?- sur moi, where do you come from ? From France. Oh yeah, you mean, Olympic Games ?, elle chante dans la voix. Yes, Albertville, c’est ça qu’ils connaissent ici, la France réduite à sa piste de ski, on descend tout schuss, on est penché, genoux pliés, on y va, sans retenue, même pas un écart pour éviter les bosses, nous les Français en combi dans la blanche, et la noire de rire, elle sait quelque chose de moi, elle a ce mouvement des épaules, en rythme, on mène deux danses à la fois, la conversation, mais nos mouvements disent autre chose, I just lose controll, down to my very soul, les corps racontent toujours, le solo de sax, puis celui de guitare, décidément il me regarde, j’évite, le Navigateur se met à taper dans ses mains, frénésie, all over, all over yeah, le petit se met à rire en le voyant faire, ils tapent tous deux dans les mains, les yeux brillent, pas les siens, et puis la chute, la chute. On paie et on s’en va.

    En sortant, vous remarquez, parqué sur le bord du trottoir derrière le 4x4, un pick-up rouge, il a l’aile complètement enfoncée, vous la regardez obstinément, vous contemplez les angles défaits, les couleurs fondues au gris, pas vraiment un trou, mais un cratère plissé sans fond apparent, qui comprend aussi le phare, même si protégé de deux barres, enfoncées aussi les barres, enfoncement général de l’angle avant gauche de la voiture, un signal en vous, effacé déjà. Le Navigateur vous a vu fixer la camionnette, pas rare qu’on se cogne aux rennes ici, ils traversent, sont happés par les phares et boum, tu casses ton moteur, lui a eu de la chance, il a juste heurté de l’aile, devait pas rouler vite. Ce serait un renne, perte de toutes les pertes, un renne charmant, une femelle, une délicate femelle aux bois racés, ou une biche, c’est pareil, de ces animaux qui sautent et ne pensent pas, qui fixent l’auto et au lieu de fuir s’immobilisent, arrêtée dans l’exacte auréole des phares, instantané, prise au vol, jetée plus haut encore.

    Cette fois, le Solitaire se met à côté du Navigateur. Vous êtes derrière avec le petit, qui ne parvient pas à mettre sa ceinture. Vous la bouclez doucement, geste de sécurité, geste d’amour, il se laisse faire, il vous regarde en souriant, maman, j’aime bien ici. Vous nichez votre tête dans son cou, poussez un peu en bougeant, et lui rit, tu me chatouilles. Tu sais, maman, je vais pêcher un gigantesque saumon, tu vas voir, grand comme ça. Vous lui chantonnez murmurant one, two, three, King salmon, four, five, six, Blue salmon, une comptine, mais vous arrêtez en chemin, boule dans la gorge, c’est quoi la différence, y en a pas, mon chéri, y en a pas. Elle pense à ce léger pli au creux, peau fragile, la bouche posée sur elle de l’amant, le musc, vertige, c’était quand.

    Vous relevez la tête, contemplez à présent les lignes électriques, les poteaux, le défilé presque filmique de chaque segment s’enchâssant l’un dans l’autre décrochant parfois, un oiseau passe, ne le reconnaissez pas, cette bordure de rue en l’air, cette exacte délimitation du champ des possibles, vous ne pouvez aller ailleurs, l’électrique borde votre possibilité, la rue, la route à présent, vous êtes sortie du village, le paysage a pris la marque du vent, les troncs penchés, les végétations en génuflexion, le galbe, ils ont beaucoup plié, ils ont beaucoup subi, ils ont beaucoup marqué le temps, les arbres, et puis les buissons, ça s’est assoupi au bout d’un moment, tandis qu’au loin de fiers conifères, eux, ne se posent pas de questions, ils trônent, ils ont la mine altière, indéfectible, mais ils ne vous touchent pas.

    Vous sentez tout à coup qu’on arrive au port, le relief à cet endroit s’affaisse, la Cherokee ralentit, puis vient à vos oreilles le son familier, le cliquetis des haubans, les trois coups d’une pièce que je sais arriver, mais ce n’est pas encore l’heure, le port donc, tout juste une grand marina avec sa digue, pas le charme d’un petit port aux murs chaulés de blanc, pas la profusion de couleur des bateaux de pêche sardes ou espagnols.

    A Cadaques, ce matin-là, au lever du soleil, quand ils avaient grimpé sur les hauteurs de la ville, là où les rochers déchirés plongent dans les limbes bleues, la chaleur quand on escalade la première fois et toutes ces années, en pèlerinage pour eux deux, du temps où il n’avait pas choisi la solitude, le Solitaire, ils avaient d’abord rejoint la côte, traversant sur des kilomètres un purgatoire de roches et de maquis, puis de la voiture avaient contemplé la baie, les bateaux aux coques multicolores, qui composaient une scène à la Vieira da Silva, au couteau, des accents juxtaposés, des contrastes limités, de quoi nourrir les différences, là vous avez des traces en vous, tu te souviens, Cadaques, il la regarde mais ne sourit pas, il prend la main qu’elle lui tend, mais froide, toujours ce manque de chaleur depuis qu’elle.

    Votre regard attiré par la mer qui fait masse, qui vous fait face, ici juste le gris sombre, et puis posés là comme des soucoupes auprès de quelques cruiseliners blancs, la cohorte de petits bateaux amarrés.

    Echappée, dans la grande ville, chamarrure du mur auquel elle s’agrippe, là-bas, l’amant en elle, ils s’étaient regardés, ce regard chaviré, la transcendance elle est là, dans l’exacte marque d’un stylet dans le marbre, ne pas chercher ailleurs, en venant ici elle avait tenté, comme on se rattrape, peut-on se rattraper, le ciel gris à copeaux de blanc, seule la double ligne dessinée, flottaison, bande étroite, bande large, doit-elle se résigner, renoncer à l’autre côté, se priver de contempler le plan des formes, celui qui inclut tous les volumes dans la coque, elle ne sait plus, elle veut l’étrave du bateau, son écriture, va vers toi, mais c’est vers lui aussi, elle et lui, son muse, même si à coups d’étoupe, il faut bien reboucher ce qui doit l’être, quitter les fantômes, le trou, la trouée en elle, elle, enfin, mais sans lui comment.

    Le temps d’avant l’unité, elle sait qu’il est pour la mine, piocher, piocher, parade militaire, passage en revue des scories de la veille, elle a effacé la scène du blanc, n’en a gardé que quelques éléments, elle a dit, je renonce, elle a osé, à l’orée du récit dire niet aux affects, le temps d’avant l’unité est le temps de dire non, effacer pour créer, le récit, l’imaginaire ligne d’horizon qu’on se fixe, le mot est à la fin, il existe, et l’aventure sera le chemin, y aller, la rampe se torsade, elle est là, par les artifices et les obstacles, les détours qu’on regrette, no sorrow, ce cynisme en elle, profiter de tout, tout fait sens, le plus important est là, ce qui la constitue, fioritures du reste, anabelles, belles, belles, la motion, le moteur, embrayeur du discours disait le docteur, regard froid sur le corps, pas le tien, mon amant, profite, profite, mais littéralement je l’avoue, que rien n’a, rien d’autre importance, le vieux rêve au fin fond, depuis quand ?, les lignes sur la page, le poème au bord des lèvres, la chanson même refrain, le fondement d’écrire est ancré, tellement profond qu’il était enterré et seul l’a vu, le vieil entêtement.

    Grand-mère aussi l’avait, ses petits bouts de mots sur le cahier, sur l’agenda, nous avons, manger l’orange quartier par quartier avec elle, se regarder manger l’orange, elle l’avait aussi, transmission, l’écart entre ce qui étreint et ce qui se traîne, tout dans l’interstice. Rafale ravalée.

    Le lent plan-séquence de blanc et gris, les arbres sculptés sur fond de montagne sertissent comme dans une mise au plomb les roches grises sur lesquelles ils poussent, spiritualité du lieu, le mouvement peut-être, ce dandinement des mâts, rappelle qu’il a existé, qu’il demeure et qu’il existera un invisible non résolu, marcher là, me connait, ne pas y aller du tout, là qu’est le danger, vertigineuse profondeur, les rides sur l’eau vous la cèlent, suspens du risque un instant, non fréquent n’est-ce pas, si peu détectable après tout, mais grave s’il s’avère, alors tout flotte, vous aussi, pour éviter la multiplication.

    Vous êtes sortie de l’auto et vous apprêtez à rejoindre les quais, mais une couleur tout à coup vous intrigue, un baril repeint couleur émeraude, un verre lumineux, qui jaillit dans l’espace, dressé sur le côté, à la bordure du chemin dans les graviers, posés dessus trois morceaux de bois sombres presque calcinés, c’est tout ce que vous voyez, un sens qui vous échapperait, un lieu de mémoire mais de laquelle, vous vous approchez et ne trouvez rien à déchiffrer, le vent et la pluie ont tout effacé, reste l’effacement de mots, illisibles, la trace de la trace, à ce moment, un tremblement vous saisit, vous vous êtes arrêtée, immobile face à l’édifice.

    Frissonnement, ombre d’un autre homme, le Patineur, qui construit son rocher là-bas à l’orée du jardin, enfance, il est allé chercher des pierres meulières, formes alvéolées, imparfaites, creusées de hasards, les disposent les unes sur les autres en arc de cercle pour vérifier son modèle, le déconstruit, puis patiemment mélange dans un seau et à la truelle sable, poudre grise et eau, il charge le mélange à la spatule, il dépose la matière vivante sur la tranche des blocs, ça glisse un peu, ça fuit, il remonte d’un coup sûr, quand l’adhérence semble promise, il dépose la  suivante, de longue haleine, chacune enchâssée dans une couche de ciment,  peut-être douze morceaux sur cinq rangées, ça prend du temps, les heures pour la fabrique sont comprises dans le rituel, en ressort une sorte d’abri qui n’abriterait pas, trop petit, pareil pour l’écriture, l’amant m’a donné la contrainte, make your own rite, moi regard dans le sien j’ai accepté, mon rêve est là.

    Rite fini, le Patineur heureux se redresse, souriant, devoir achevé, paix à, le respect, un autel au passé, Patineur parce qu’il glisse, glisse sur la glace de son histoire, il fait de l’élégance avec les cauchemars, ne les parcourt pas, se contente de les effleurer, enfin, le plus souvent qu’il peut.

    Eh, votre Navigateur vous a pris par l’épaule, t’es fatiguée, il a penché la tête, ses yeux vous cherchent, vous souriez aussi, vous repartez, -papillons revus, uncovered stories, histoires découvertes mais à découvrir aussi, la parole tente ce qu’elle peut, mais non couvertes, mal couchées, manque la couette, l’autel, c’est ça, la couverture toujours à faire-.

    Au loin un groupe de trois, let me introduce, c’est Jacky et son fils Gaby, la famille du Navigateur et puis notre Pêcheur, enfin celui de ce jour-là. Faire connaissance, les yeux rient, les savoureux premiers mots, c’est facile, le lien, là, de son bras à mon bras, ça fait un mètre cinquante, on se parle dans les yeux, ou peut-être ai-je fait salut de la tête, Jackie est peintre, elle peint des trains, ces gros mastodontes jaunes d’Alaska, de son territoire, une sorte de toundra, dans les coins excentrés, loin de la grande ville.

    Sirène de train ma tête contre la celle de l’amant, à l’heure du cadran, souvenir de Pacific 231, les locos puissantes, ça fait peur, la fumée, de grands jets de vapeur, la saleté aussi, ça sent, les portes crachent des tonnes d’humains, la gare avec lui, c’est l’adieu, juste avant le voyage.

    Mais ici, vous vous tenez face à Jackie, absolument immobile, mais c’est l’autre que vous voyez, dans le non-lieu l’espèce d’espace avant le quai, les autres parlent autour, ça rit, brouhaha, vous contourne, vous passe pas dessus, la respiration enfin, le pic de la connaissance quand les yeux cherchent curieux le visage de l’autre, je me souviens, là-bas les trois premières secondes, foundamente, restée immobile et ses lèvres sur ma bouche la première fois et le courant passe, comme on dit, de sa famille déjà, sa langue en moi, et ici le visage de Jackie, la douceur de sa voix, accueillir la rencontre, gaie, la joie du jour, elle a apporté un cadeau, un petit rien, un « dream-catcher », le nid à cauchemars, l’attrape-rêves des peurs, vont marcher ensemble vers les bateaux, on était sur le pont, là-bas dans la grande ville, un pont vieux, celui où je, la pêche sur le bateau ce sera faire connaissance, du temps dans le ronron du moteur, tranquilles à prendre l’habitude, les synapses qui se connectent, la conversation, dans ce lieu où vous n’êtes jamais allée flottant sur l’eau, elle vous emmènera, plus peur de la masse sombre, la parole la sécurité, ça tangue, réalité d’une conversation en deux langues, jamais sûre de laquelle, la basse continue, le bourdon, pas en parler, mais éclat du regard avec Jackie.

    Le quai déjà, moins sûre, vous avancez, la main du petit, la sienne, la mienne, s’est constituée la piéta, un nous de circonstance, lui ses mains là ma poignée, la piéta n’est pas la vierge, elle est la vierge-enfant, deux en un, de haute sécurité, le nous ça sert à ça, parfois la citadelle, parfois pas pu s’empêcher, souvent l’occasion, mais là pas pu autrement, l’intranquille évidence, le cognement du bois, le bois stable qui tremble, c’est cela qu’elle ressent, plus tout à fait la terre, la latéralité, le bord à gauche, le bord à droite, le trou, pas de barrière, moi derrière chaleur, il s’agira du quai, la seule solution c’est l’horizon, s’accrocher à là-bas comme amarre, vous êtes tirée par le filin du doute, il conduit parfois, la nuque photographier la nuque, quand la tête se redresse, tout le corps s’ordonnance, chaque articulation suit sa voie, et ainsi de toutes, un fil d’énergie draine l’élan, il en faut pour monter à bord du bateau.

    Celui-là de Pêcheur insiste, il a quelque chose pour vous, vous le sentez à sa main, il me dérange, je suis à l’autre, quand vous la lui donnez pour enjamber le bastingage, et à ses yeux aussi, il dit, tous disent, m’explique le fonctionnement, le moteur, tu prends le boute ici, tu te désarrimes, tu défais la clef, le nœud se libère, il m’explique, le principal comment on pêche ici, c’est pas pareil que sur la terre, fait moins froid, l’humidité remonte, s’accroche aux nuages.

    Là-haut, ciel de traîne en miroir des eaux grises, quelques blanches mouettes, ou un autre, un oiseau de tous les oiseaux, en tout cas il est blanc, et se détache sur le linceul, les oiseaux, un sème, ne se cachent pas pour mourir, ils volent à perdre haleine, ils redescendent parfois sur une roche, ou fondent sur leurs proies dans l’eau, ça travaille un oiseau, ça se sert de tout le paysage pour travailler, contrairement à ce qu’elle aurait dit, qu’ils sont là pour le décor, la photo, le tourisme, mais non, l’oiseau sue, l’oiseau peine, l’oiseau va tripalium, vous êtes l’oiseau, vous êtes le regard, vous êtes le Pêcheur, oui tout ça à la fois, le paysage est en vous, nous, il vous excave, il vous creuse, la structure de votre intérieur.

    Réminiscence, les Monts de Lacaune, ce jaune du colza, ces lacets sinueux, la chaleur qui après quelques minutes de montée s’installe, le soleil, pas intrusif, et puis ces monts ronds, ces amis de l’horizon qui vous disent, on est là, on pense à toi, il y a toujours de ce village en vous, il vous accompagne, était-ce en août la rencontre avec l’amant, ou plus tard.

    Le paysage est jaune, là où le blanc règne ici partout, il croit en vous, vous en êtes l’hôtesse et la servante à la fois, quand vous en gravissez les sentiers, au hasard un troupeau, au hasard un berger, bonjour, bonjour, la promenade commence toujours par un chemin, alors qu’à perte de vue dans le plan de vos yeux pas d’itinéraire pour entamer les rochers, ça tombe falaise dans la noire, bien épais, alors le bateau halète, se met en branle, avance en cabotant, qu’un moyen mais le bateau bouge, et ça vaut mieux que rien.

    Vous y êtes, il a l’air heureux le petit, quand il enfile le gilet de sauvetage rouge que lui tend le Navigateur, avec son anorak multicolore il devient sapin de Noël, les câbles font guirlande, tout l’intéresse, la canne noire épaisse en graphite, dont ses doigts peinent à faire le tour, le long fil, de la soie sans doute, et au bout comme narguant, une plume rouge, une plume noire, l’illusion d’oiseau, faire miroiter que cette grande scène va se passer, que l’écriture apportera la magie nécessaire, il faut y croire, pour vous pas de gilet de sauvetage, ni pour l’homme, ni pour personne d’adulte sur le bateau, le sont-ils, et l’odeur de diesel quand le moteur rugit, elle s’insinue en vous, vous soulève le cœur, presque comme cette autre odeur que vous croyiez avoir oubliée, éther, vous pensiez qu’elle n’allait pas réapparaître en décalcomanie, qu’elle ne s’était pas invitée à demeure dans votre psyché, trop tard, l’est réveillée, l’éther est là d’emblée et le vomis aussi comme associés, l’immense haut-le-cœur d’un bateau mouvementé sur le clapotis des vagues, falloir s’amariner.

    On quitte le ponton, coup d’œil de l’autre côté, des masses sombres tombent dans la mer, un jeu d’osselets, et une passe, la passe blanche de brouillard, dont vous savez que le bateau franchira le seuil, petite embarcation tout à coup dans le grand jeu du golfe.

    Et le petit, regarde maman, je pêche, et le Pêcheur passe la main dans ses cheveux frisés en vous regardant, celui-là ne perd rien pour attendre, ou plutôt il a déjà tout perdu, car les cheveux frisés d’un enfant lui appartiennent, vous n’avez jamais supporté dans la foule tous ces gens qui croient comme on caresse la bosse du bossu que ça porte chance de caresser la boucle du bouclé. Il déteste lui aussi, d’habitude il secoue la tête, il met la main contre la main, il dit non, arrête de m’embêter, mais là, veule, il s’aplatit, tout comme un Pêcheur il est, il a choisi son camp, d’aucune utilité pour vous dans ce voyage qui se précise, il vous quitte, là, sur le champ de la mer, ce sentiment d’un petit sevrage, comme les milliers de petits sevrages que représente l’enfance de l’autre, il ne grandit pas, c’est vous qui vieillissez à chaque centimètre, vous vous séparez de chaque âge, de ces instants quand il était à vous, perdus, quelques traces, le lent désenmaillotage d’un petit qui devient grand c’est d’abord le largage de la mère, de vos propres amarres, c’est la mère qui prend l’eau et elle lui dit bravo, enfin parce qu’elle l’aime, une autre crierait haro.

    Vous ne voyez que ça, que ça, et puis la porte, le Solitaire a choisi la cabine, pas pour lui les expériences sportives, cherche un café, un endroit où tousser, et peut-être plus, il a poussé la porte battante, la trappe à deux vantaux, sans un regard pour vous, ce sera la métaphore du double monde du lieu, je ne le suis pas, c’est ici que ça s’passe, le grand spectacle de la pêche au saumon, Gaby, l’adolescent, veut s’amuser aussi, et le Navigateur plié en deux tout à coup semble servir les plats, je te donne la canne, je distribue les épuisettes, elles à large filet, à tubulure d’alu, un triangle, on sent que c’est costaud, et tiens voici pour toi l’avançon, n’oublie pas le hameçon, voilà le moulinet.

    Et moi, est-ce que je compte, serai-je l’observatrice, la chroniqueuse des hauts faits de mon fils, et bien non, il vous la met d’office dans la main la grande perche sauteuse, vous aussi vous allez pêcher, coup d’œil pour m’assurer qu’il vaut mieux la gaule que ces nuées blanches qui pénètrent la verte au loin là-bas, c’est ça qui se passe, la tentation de barrer le ciel d’horizon, les armées de Pierrots sont arrivées, les bones s’effacent sous les doigts blancs de Dieu, un événement qu’on pourrait négliger, nous là bien à l’affaire de la pêche, mais tout se passe comme si un spectacle psychique se présentait à vous, le grand couloir déformé des circuits intérieurs, le voici, du vert du blanc du rouge, la criarde, n’avez-vous rien à déclarer ?, non, non, répond l’enfant.

    Vous êtes dans votre rêve, ça continue. 

    Ils vous ont relâchée, ils ont dit madeleineau, trop petite, presqu’un tacon on est, à peine sortie de la frayère, ma première journée en mer, avez fui l’ours, trop près de la rivière, et vous l’auriez quittée.

    Vous cabotiez le long des golfes clairs l’âme légère en quête, même pas trouvé de capelans sur le site d’engraissement, vous aviez tout à conquérir, ce lent apprentissage, presque grande quoi, vous depuis vos fosses vous surveilliez, vous croyiez maîtriser, et là elle est passée, les trois premières secondes vous osez, et tiens cette mouche, cet éclat, à la troisième je crois, la rouge, l’est pour vous, vous avez pris l’élan, vous l’avez accrochée, et puis vous retombez, acceptez le départ, lâcher prise, mais quelque chose retient.

    Ça pique, c’est ça la déchirure, et le sang qui clignote, c’est le rouge un signe, ça pique, on croit que non, et puis ça tire aussi, on t’emporte, la proie suis devenue, m’ont hissée au filin, l’avançon, toute tentative de sectionner le lien sera sanctionnée de giclure pire encore, envie de reculer, de lui échapper, je n’y vois plus, lumière polarisée, où je suis là en l’air flottant comme un drapeau ?, dans la nasse déjà, mon terrain c’est l’eau, c’est la douceur, la vague, le corps qui résiste au courant, une caresse, j’ai ma part là, mais pas là-haut malmenée, j’ai besoin de cachette et eux de m’en extraire, c’est leur phare dans ma gueule, pas pu disparaître, et eux sont là, m’ont saisi à pleins bras, moi au féminin, je bouscule, je m’ondule, vous voulez faire l’anguille, mais ils ont arrimé le corps de la saumonette, dans le filet déjà. Qui va me rédimer ?

    Ils vous ont mesurée, la longueur et la taille, vous sentiez le sang couler près de l’œil la narine et puis la gueule aussi, le triangle qui s’affaisse, votre seule tête est là et on vous la prend, pas de son quand l’onde vibratoire ne cogne aucun signal, vous êtes sans musique, le monde est infernal, une sonate est en vous, vous savez toujours la reconnaître quand vous l’entendez, mais là ça postillonne et gravite, ils disent haut et fort plein de mots, mais ça ne parle pas, le brouhaha du monde.

    Et puis m’ont relâchée, rejetée plutôt à la mer, mes écailles impavides quand mon corps fendait l’air, rejetée en arrière, pas d’angle de vision, encore sanguinolente, il faut se basculer en trois mètres c’est rapide, mon fuseau s’engage, par la torsion des muscles je tente le volte-face, redresser l’axe de pénétration, pas de plat, d’un réflexe salvateur je plonge à angle droit. Vous entrez donc direct la gueule encore blessée dans la bleue, un dernier éclair c’est l’éclat de surface, puis rendue à votre matière, vous frétillez sauvée, enfin sous la ligne, la lumière a baissé, elle diffuse, elle est la douce fraîcheur, la simple habitude, des lignes se dessinent, ici je suis chez moi, mais vous poursuivez, mue par on ne sait quoi.

    Il est un rendez-vous que la survie vous donne, tout à coup vous plongez, bien plus qu’à l’ordinaire, dans la froide profondeur, ici moins de repères, est-ce le bon chemin, plus haut vous aviez retrouvé votre odeur diluée, votre vision à trois cent degrés, votre coup d’œil à quinze mètres, vous espériez le mouvement des objets pour ajuster à soixante centimètres, le calcul, peut-être encore la chasse, quelques crustacés feraient bien votre affaire, mais la trajectoire a été plus longue que prévue, c’est l’abolition de toute couleur qui fait sas, votre rêve, une plongée dans l’obscur, rien de négocié, vous vous enfoncez, vous tournez le dos à la pêche, le quittez, sont-ils encore là à tenir le filin, suivent-ils à distance ?, vous entrez à l’intérieur d’une fosse très large, vous ne pensez pas, le saumon ne pense pas, mais ici ne sent plus, ne voit plus, ne goûte plus, le saumon va aveugle vers le champ du passé, peut-être une lueur tout au fond là-bas, un halo qui appelle, si loin, falloir le traverser, vais-je oser, vous n’avez pas le choix, elle est la seule luciole dans ce temps.

    Alors vous repartez, votre nageoire oriente, le corps prend le courant, position descente presqu’à la verticale, c’est si loin encore, coups de queue, vous seriez presqu’au fond, mais dessous la route se prolonge, elle se rétrécit même, vous ajustez la direction, la lueur comme une flèche, ça dure et dure toujours, le froid s’est précisé, vos écailles épousent la parfaite forme de votre être, vous faites front, une citadelle, et la lumière insiste, de ce bel oranger diffracté mais réel, vous reprenez courage, allez ça vaut la peine, quand vous vous heurtez sec à la roche taillée, par la vitesse l’entaille, des blocs du plus ancien, que font-ils là au fond, et le sang à nouveau, l’exercice signale qu’ici sont plaies multiples que vous croyiez scellées. Tiens peut-être ce gant de veau rêche qui tire votre bras, et là le Patineur qui marche en solitude, c’était ça le contexte.

    Coup de queue pour l’élan, est-ce le final, celui qui mène au phare enfin, mais d’où vient que tout s’éclaire soudain et ces feux de Bengale de quelle source naissent-ils pour donner forme à l’atelier immense, ça y est vous y entrez dans le bassin orange, un volume de crypte, des arches en son sommet, des pilastres cannelés, des chapiteaux sculptés, de pierre granitique, et tout ça dans le flou, dans l’arrondi des formes, vous peinez à voir les lignes claires, tant l’eau a pris la couleur d’un bain de mandarine, les parfums naissent ainsi dans le rêve, ils tracent un chemin d’entêtement qui vous met en arrêt, vous êtes arrivée, c’est là qu’était le nous.

    Et lui s’est profilé, vous le reconnaissez, il est le Peintre, dans son antre, de grands tréteaux de bois, son chevalet, la cohorte de boîtes sur l’étagère, et quand vous le voyez, sur les murs taillés, s’allument des vitraux, ouvrant soudain des touches de couleur, des triangles, des losanges, des cercles d’opalescence, du bleu, du jaune, du rouge, du vert et puis de l’ocre, et ce fort violet qui choque dans l’orange, tout scintille, et votre cœur veut aller là vers l’ombre, l’eau s’est comme aplatie, votre fuseau se creuse de taille et puis de buste, de jambes aussi, à la main qu’il vous tend vous tendez votre bras, deux marches et puis voilà que vous sortez à l’air, ici vous respirez.

    Presque tout de suite il vous invite à peindre, l’œuvre ? un monochrome jaune, d’un jaune électrique, un jaune qui rayonne, un jaune sans rouge pour l’assombrir, un jaune presque froid à force d’être citronné. Le pigment de la toile fait lien avec ce grand bocal là-bas, la couleur il faut la fabriquer, le Peintre a toutes les patiences et vous apprend les gestes. La toile est carrée, en jute tendu sur des châssis de bois tendre. Deux couches suffiront, la toile résistera. Le peintre vous désigne l’huile de lin, il délaie la poudre, quelques cuillers seulement. Elle irradie, souvenir d’un morceau d’uranium, un matin, le Patineur l’avait rangé entre le schiste et le mica, le morceau brûlait, traces de temps maudits, quelques veines vert de gris, l’irradiation au cœur de la roche, invisible, comme au cœur de cet homme, la guerre et ses dommages. Collatéraux. Mais ce que vous cherchez s’appelle incandescence. Non la robe teintée soleil qui éblouirait, mais la certitude d’un astre, oh, seulement un objet, qui absorbe le regard, qui l’accueille à l’intérieur sans le refouler, un lieu où méditer, dans la couleur fluo, je vois des lapins bleus, des circonvolutions noires, le tableau m'imprime, c’est ça une œuvre d’art, quand elle vous console, retravaille avec vous les pâles réminiscences, les effleure, les caresse, sans autre prétention que d’être lieu pour vous. Mais c’est lui qui vous aide, le vivant, de l’autre, il est un médiateur, il est là.

    Vous croyez que vous allez peindre maintenant, tout de suite, vous imaginiez que peindre était immédiat, et vous découvrez la matière, à l’huile, la cuisine, l’arrière-boutique, des mains dedans, des mains qui s’y complaisent à faire jaillir des doigts la pâte jaunâtre, le Peintre pétrit le corps de la peinture, et en cela il dit l’effort avant l’acte, le sale de l’esthétique, le puant de la beauté.

    Et vous voyez ses muscles et ses épaules appuyés au geste de la spatule, va-et-vient sur la plaque de marbre, le Peintre se donne du mal, il s’échauffe, il mélange, c’est physique, c’est moral, la couleur ne se donne qu’à celui qui y met du sien, elle se gagne. Et il me la malaxe, et il me la fabrique un filament épais de matière de citron, le Peintre se fait regard, l’outil de mon travail, venu à ma table lire par-dessus l’épaule, il comprend mon intention, c’est cela qu’il fait. Et puis l’attente, la préparation, cette lente gestation en soi et sur la toile, il faut y revenir en personne, j’y serai.

    Le pinceau il faut le choisir, large, pas trop, vous détestez les pinceaux qui perdent leurs poils, ils perdent tous leurs poils. Vous peignez, vous déroulez, sans fantaisie, toute inquiète de la trace, qui ne serait pas droite, des sillons trop marqués, quand la couleur est unique, on ne voit que l’outil, que le support surface. Vous peignez. C’est ainsi qu’on dit. Qui t’a fait peintre ? Le Peintre. Mais vous ne vous êtes jamais pensée Peintre. Vous peignez comme vous repeindriez votre salon, poussivement, ennuyeusement, pressée que ça finisse. Vous voulez sitôt fait le monochrome au mur. Comme une pensée magique, sans la transe, ni le processus, sans la gamme opératoire. Vous le savez pourtant qu’il faut lire, réécrire, changer le mot, en prendre un autre, et pour ceux-là les effacer.

    Pourquoi donc la peinture, l’art qui tache, échapperait à la règle, on n’aurait pas à attendre, ni à faire sécher, ni à revenir pour redonner la seconde couche, corriger, retirer la poussière, bien finir sur la tranche, éviter de déposer ce paquet de matière là sur l’angle, doser la pression pour que l’effet soit uniforme, on n’aurait pas à peindre ? Le Peintre me nomme enfant impatiente. Vous l’êtes. Passent les jours, les semaines, vous mettez votre désir au pas, vous l’avez jugulé, attends, vous comprenez que le tableau se fera par surcroît, par la bande, dans un coin de l'inconscient, ça attend, ça viendra, faut ce qu’il faut. Et puis enfin le tableau est là, vous le tenez à même la main, il vous brûle comme une torah qui attend son tabernacle, car l’œuvre n’est que ça, elle cherche sa cimaise, vous fuir, car elle échappe à l’intention, elle devient sa propre proposition. Le Peintre vous dit, ton soleil, c’est le Patineur.

    Et vous, vous regardez le Peintre. Vous étiez nue, mais là au plissement de ses yeux, vous quittez votre gangue, ce qui cachait encore votre nudité tombe à terre. Il s’approche et pose ses mains sur vous. Quand vous entendez tout à coup un rythme fait de sons graves, vous êtes comme happée par le tempo, les caixas de guerre sont là, elles vous somment de vous mettre en route, votre corps se détourne, vous partez vers ce halo blanc de l’autre côté, la chambre est baignée de lumière violente ou est-ce un clair-obscur, dans lequel un autel est dressé, l’autel d’où sortent des flammes, ça brûle ici, attention sacré.

    Vous êtes seule, vous vous approchez et vous penchez au-dessus du feu, ça saigne, le corps git, mais à peine le temps de contempler qu’un intrus pénètre dans la pièce.

    C’est un ours, un grand ours blanc, qui vient, il en est le gardien, il dit, ne regarde pas, ici c’est interdit. Et vous refusez. Vous dites, je le dois, et toujours vos yeux tournés vers le feu continu.

    Alors l’ours vous attrape, vous serre, vous pousse contre le mur froid, il jette ses mains sur vous, vous empoigne par toutes les poignées, vous enfonce dans le mur, et sur ces cheveux que je crois oubliés il tire, ma tête arrachée, il veut votre mal, il veut votre cri, il veut votre alarme les yeux qui cherchent fenêtre et puis qui implorent, il veut que plus jamais, il veut cette fois et toutes les autres, celles d’avant, celles de demain, il veut marquer là avec perte et fracas, il veut votre peau rouge, écorchée, et puis ces blessures sur l’arrête de la pierre, il veut que vous le sentiez devant il griffe, derrière il vous fait griffer par la roche, il va vous écrire sur chaque parcelle de votre innocence, il vous tient son plaisir et puis vous constatez le vôtre, celui que vous cachiez, il l’a vu, il vous a vue ramper, les chaînes au cou, la chienne, il a vu de vous l’ourse et là c’est vous sa chose, le sang bout en vous, le goût dans la bouche, ses dents qui vous déchirent, les seins qui crient pitié, le ventre qu’il bourre de coups, et là il vous retourne il n’aura de cesse tout, l’ours est alors en vous, vous devenez une ourse, vous aussi, vous non plus, vos bras en l’air il appuyait, vous pivotez et vous luttez, le corps à corps de l’ours avec l’ourse, ceci est le combat, il cogne et cogne encore, et vous vous débattez, il vous a touchée à la paume de la cuisse, votre hanche se disloque dans la lutte avec lui, et c’est la roche en vous, il prend sa part, il se sert, vous lui donnez son dû, il dit cesse le combat, mais vous le poursuivez, à présent la colère, celle qui ne se dit pas, on n’a jamais le droit en littérature, je ne cesserai que si tu me libères, il est votre gardien, celui de vos peurs, mais vous ne le saviez pas, il dit, tu seras Joie.

    Et vous criez Face d’El. 

     

     

     


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