• Casse-auto #3 : v3 : ça tremble et ça ploie aussi, comme le roseau

    A perte d'horizon

    Crédit photo anthropia # blog

     

     

    Rendez-vous à Anchorage.

    Prenez la route de Seward pour atteindre le village du saumon d'argent. Vous conduisez le long du Golfe d'Alaska, à l'ouest de Cook's Arm.

    Vous n'êtes pas seule. Le vent souffle.

    A Portage, de part et d'autre du highway, vous contemplez à perte de vue un paysage de lune. Le résultat d'un reflux. Celui d'un tsunami, un raz-de-marée qui s'est produit lors du tremblement de terre de soixante-quatre et qui, lorsque l'eau de mer s'est retirée, a laissé un glacis d'arbres noirs, givrés par le sel de mer. Imaginez sur plusieurs dizaines de kilomètres une forêt de troncs d'arbres et de branches exsangues comme ces violettes de cristal, prises dans le sucre, cristallisées pour l'éternité.

    Vous hésitez à nommer ce que vous voyez. Vous demandez à votre navigateur. Il vous dit juste ce que je viens d'écrire. Tsunami, des vagues de cinq mètres. Et vous voyez juste ce que je viens de décrire, des gisants d'arbres couleur de bakélite. Devant un tel paysage, perplexe, que peut-on devenir, géologue, climatologue, océanologue, analyste du chaos, théoricien des  catastrophes ? Peut-être juste poète.

    Mais vous n'êtes pas poète. Vous n'êtres rien. Votre histoire ne vous a pas appris que la vérité git dans l'esthétique. Vous croyez toujours qu'il y va des faits et, sous les faits, la justice et qu'il vous faudra traquer, trouver une piste et la suivre. Vous y tenir, surtout, ne pas lâcher.

    Une scène vient. Qui n'a pas existé, mais qui est vraie. Quoi, un faux souvenir, une fiction ? Alors c'est ça la poésie, un paysage suscité, plus vrai que si vous y étiez ?

    Vous aimeriez pouvoir arrêter la voiture, dire on attend, restons un peu là devant les paysages, ils vous fascinent, ainsi de moi, ce pêle-mêle, mais le navigateur ne vous laisse pas le choix, vous devez continuer la route, le village nous attend et au port les amis, le petit bateau de pêche, vous dont les lointains souvenirs de pêche datent de votre enfance, en Suisse, Le Pont, c’est son nom, vous ne savez même plus avec qui vous avez pêché cette première fois, c’était sans doute en décembre, aux aurores, une très froide matinée, où le givre recouvrait les arbres, vous étiez debout, assistant au lent travail sur la mouche à accrocher à l’hameçon, c’est l’homme qui est à vos côtés qui procède à l’opération, vous n’avez rien d’autre à faire que de contempler cette partie de pêche de truite à la mouche, au lancer dit-il, tout vous est inconnu, qu’est-ce qu’une mouche, un moulinet, une canne, une épuisette, une truite, le lancer, vous voyez ce mouvement du poignet qui donne à sa canne l’allure d’un cornet tendu vers le ciel gris, vous regardez les objets autour de lui, sa boîte aux vingt mouches que vous l’avez vu confectionner la veille, ce matin, celle qu’il a choisie avec soin est grise et se confond avec la surface de l’eau, vous observez chaque mouvement, et son impact sur la rivière, comment l’hameçon pénètre le plan horizontal et se laisse tirer par le courant, comment l’homme laisse faire puis reprend la main, cet incessant chassé-croisé continu et discontinu, le style du pêcheur, c’est ça que vous comprenez, et toute à cet autre que vous contemplez, vous ne ressentez pas ce froid jusqu’à ce qu’il vous saisisse, comme émanant de la végétation, suintant de la terre,  remontant le long de vos jambes, l’humide s’insinue sous vos couches de vêtement et s’empare de vos membres, l’humide est un concept, il n’a pas de matière, il pénètre sans en avoir le droit, quand on s’en rend compte, quand vous êtes déjà là transie, et qu’il vous faut vous ressaisir, se scruter, tâter ses membres éteints, son cœur sans souffle, sa peau fermée, vous êtes dans la nasse, il est déjà trop tard, peine perdue à vouloir changer le cours des choses, enfin, non, mais le chemin est long qui brise l’humidité gelée en nous.

    Dans le rétroviseur, les derniers bras appellent encore que vous arrivez dans une petite ville, flash, l’homme laissé là-bas, d’ici, maisons de bois, bardeaux horizontaux, couleurs effacées, le gris, le jaune pâle dominent, ce n’est pas encore le port mais vous en approchez, vous en sentez l’odeur, vous vous retournez vers l’arrière, le compagnon est là et le petit aussi, ils semblent assoupis, jet lag, quelques heures de sommeil manquent, arrivés à l’aube à Seattle, jetés dans la première correspondance, et nous voici happés par les bras du navigateur, il veut tout nous faire voir, cet espace à la même latitude que l’autre ville tout là-haut 60°22'48"N, qu’est-il venu y chercher, quelque chose comme un patronyme, relié à notre légende, la ville du premier exil, le fondateur, le plus ancien connu, ça nous est quelque chose en commun, mon cousin, le nom est là caché au creux de son identité, il s’est mis à distance, salue comme les navires de loin, mais il a pris place au-dessus de la mer, c’est sa force ici, il est chez lui, il vient de créer sa société, après avoir perdue celle de Tahoe Lake, Nevada, expulsé du paradis des joueurs, interdit de casino, mais qui perd gagne, ici il rencontre Jacky et la vie repart, c’est ça qu’il veut me dire, regarde, tout est beau ici, sorti des salles enjouées et enfumées, a retrouvé la respiration, peut-être me la souhaite-t-il aussi, sans me le dire, l’idée de la pêche en mer c’est lui, il aura deux ou trois idées comme ça durant le séjour, ma main sur sa jambe, il ouvre les yeux aussitôt, il baille, fait ce geste des mains qui frotte longuement ses yeux, les deux coudes de doigts dans l’orbite, trace d’enfance, trace d’indifférence aux autres, sensation qu’il jouit pleinement dans sa plénitude, comme un dos rond qui ne s’interroge pas sur pourquoi il est rond, pourquoi il est dos, il est dos rond plus qu’il ne le fait, ma propre sensation d’être à côté d’un plus clos que moi.

    L’homme du Pont, rien d’important, pas celui-là, je veux dire l'autre il vous pénètre mais pas là, pas important pour moi, le pêcheur, un générique, sans doute parce qu’il s’appelle Rieur et qu’il a l’air si triste et qu’il habite là-haut dans une famille nombreuse, et que le soir, quand nous les garçons suisses américains français, et nous les filles suisses, américaines françaises dans la même chambre rangés sur les deux grands matelas en travers dans la largeur, y en avait pas suffisamment, on l’entendait remonter de Lausanne et nous dire, le veilleur de nuit a passé, si vous n’êtes pas endormis, il va venir vous chercher, et nous nous tenions chaud, un générique, le pêcheur, juste une image je crois, elle aime la technique, elle est fascinée depuis toujours par les hommes dans le geste, comment ça se prolonge avec la tête, la quête, du défaut, corriger, la tentative, jamais parfait, alors dès que ça se présente, elle se voit enfant, elle cherche les hommes de la technique, comment ça marche les objets, comprendre comment ça marche un homme.

    Et comment ça marche la langue, quand tout ce qui lui vient sous la main, c’est la grande ronde des vous, des nous, des je, des elle, le pêle-mêle, le voilà le grand rendez-vous avec, la personne est multiple, sa langue en moi, elle ne sait pas bien avec qui elle couche chaque soir, dans son pyjama, y a du monde, de l’antique et du Giotto, ce vieil homme entr’aperçu sous la crypte, qui est-il, elle ne sait, il lui est apparu une nuit, il se tenait debout en-dessous, dans la cave sous la cave dessous la crypte, le plus ancien, c’est ça qu’elle comprend, elle se relie à lui, il est le fondement, l’alliance ?, pas de dieu dans l’histoire, ou alors celui des autres, celui qu’elle voit leur faire des choses, leurs dieux, l’a cherché mais ça marche pas, pas assez imparfait pour elle.

    Vous reprenez la route, il sera l’heure d’un breakfast, O’Malley fera l’affaire, pas ces donuts au dais blanc sucré sous leur cloche plastique, café noir léger, pas de fried eggs et non pas de bacon non plus, jamais pu supporter l’irruption du grillé le matin, ni du gras, ni du cuit, le matin est à la vapeur chaude, au bitter, le temps de refaire l’unité, ça prend du temps, faire l’unité, le petit s’est réveillé et dévore, ses dents, ses yeux, ses doigts, tout à l’activité, il dévore, comme l’autre homme.

    One more cup of coffee for the road ? La serveuse, robe striée jaune et blanche, petite casquette sur la tête, elle est noire, sourire jovial, elle esquisse un pas de danse sur l’air qui passe, Carole King, I feel the earth move under my feet, l’intro, cette façon d’attendre, de mettre en suspens, juste en trois notes plaquées sur le piano et le beat, tout va arriver, juste avant le tumulte, on attend la chanteuse, under my feet, I feel the sky tum-b-ling down, ça se conjugue terre et ciel, pas résister, ça pousse, ça booste, un coup en moi, elle met sa cafetière au-dessus de ma tasse, je fais oui de la tête, j’ai rougi, regard de lui –circonspect?- sur moi, where do you come from ? From France. Oh yeah, you mean, the Olympic Games ?, elle chante dans la voix. Yes, Albertville, c’est ça qu’ils connaissent ici, la France réduite à sa piste de ski, on descend tout schuss, on est penché, genoux pliés, on y va, sans retenue, même pas un écart pour éviter les bosses, nous les Français en combi dans la blanche, et la noire de rire, elle sait quelque chose de moi, elle a ce mouvement des épaules, en rythme, on mène deux danses à la fois, la conversation et nos mouvements disent autre chose, I just lose controll, down to my very soul, les corps racontent toujours, le solo de sax, puis celui de guitare, décidément il me regarde, j’évite, le navigateur se met à taper dans ses mains, frénésie, all over, all over yeah, le petit se met à rire en le voyant faire, ils tapent tous deux dans les mains, les yeux brillent, pas les siens, et puis la chute, la chute. Il paie et on s’en va.

    En sortant, vous remarquez, parqué sur le bord du trottoir derrière le 4x4, un pick-up rouge, il a l’aile complètement enfoncée, vous la regardez obstinément, vous contemplez les angles défaits, les couleurs fondues au gris, pas vraiment un trou, mais un cratère plissé sans fond, qui comprend aussi le phare, même si protégé de deux barres, enfoncées aussi les barres, enfoncement général de l’angle avant gauche de la voiture, un signal en vous, effacé déjà. Le navigateur vous a vu fixer la camionnette, c’est pas rare qu’on se cogne aux rennes ici, ils traversent, sont happés par les phares et boum, tu casses ton moteur, lui a eu de la chance, il a juste heurté de l’aile, devait pas rouler vite. Ce serait un renne, perte de toutes les pertes, un renne charmant, une femelle, une délicate femelle, aux bois racés, ou une biche, c’est pareil, de ces animaux qui sautent et ne pensent pas, qui fixent l’auto et au lieu de fuir s’immobilisent, pris dans l’exacte auréole des phares, instantané, repris au vol, jeté plus haut encore.

    Cette fois, lui se met à côté du navigateur. Vous êtes derrière avec le petit, qui ne parvient pas à mettre sa ceinture. Vous la bouclez doucement, geste de sécurité, geste d’amour, il se laisse faire, il vous regarde en souriant, maman, j’aime bien ici. Vous nichez votre tête dans son cou, poussez un peu en bougeant, et lui rit, tu me chatouilles. Moi, j’vais pêcher un gigantesque saumon, tu vas voir, grand comme ça. Vous lui chantonnez doucement one, two, three, King salmon, four, five, six, Silver salmon, une comptine, mais vous arrêtez en chemin, boule dans la gorge, c’est quoi la différence, y en a pas, mon chéri, y en a pas. Vous pensez à ce léger pli au creux du bras, peau un peu grise, que vous avez embrassé, le musc, vertige, c’était quand. Vous relevez la tête, contemplez à présent les lignes électriques, les poteaux, le défilé presque filmique de chaque segment, s’enchâssant, décrochant parfois, un oiseau passe, ne le reconnaissez pas, cette bordure de rue en l’air, cette exacte délimitation du champ des possibles, vous ne pouvez aller ailleurs, l’électrique borde votre possibilité, la rue, la route à présent, vous êtes sortie du village, le paysage a pris la marque du vent, les troncs penchés, les végétations comme en génuflexion, le galbe rebondi, ils ont beaucoup plié, ils ont beaucoup subi, ilsont beaucoup marqué, le temps, les arbres, et puis les buissons, ça s’est assoupi au bout d’un moment, au loin de fiers conifères, eux ne se posent pas de questions, ils trônent, ils ont la mine altière, indéfectible, mais ils ne vous touchent pas.

     



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