• Chloé Delaume : Dans ma maison sous terre

    Florence Reymond

    Crédit photo Anthropia

     

    Dans ma maison sous terre

    Chloé Delaume

    Fiction et Cie - Seuil

    Les enfants chantent ça dans la cour de récréation, une comptine, Dans ma maison sous terre ; l'autre jour, quand j'ai évoqué ce titre du livre de Chloé Delaume, ils se sont tous mis à la chanter chez moi, une bluette, une petite madeleine.

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    Mais Chloé Delaume nous fait entendre une autre chanson, on peut lire ce livre, sans avoir lu Le cri du sablier, mais chacun devrait le lire, ce bijou d'autofiction, qui va chercher loin dans la plaie, mode ouvert/fermé, vous ramassez le secret en composant les numéros du coffre-fort, la combinaison de phrases mystérieuses. La lectrice se lançait, moi (NDLR), se perdait dans la brume des marais massacreurs, s'arrêtait, cherchait le chemin, revenait en arrière, expérience unique de lecture.

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    L'inconscient n'a pas d'histoire, mais ici c'est bien d'une suite dont il s'agit, l'auteure nous livre une méditation ou plutôt une médisance sur la grand-mère, et affiche d'entrée son projet de vengeance, une tentative de meurtre littéraire, la mauvaise grand-mère ne mérite plus de vivre. Non à la façon ludique d'un Vila-Mata qui confiait à Marguerite Duras son projet d'écrire un livre qui tue le lecteur, mais à la manière mi-infantile, mi-perverse d'une gothique qui traite sa peine avec les ressources de l'éléphant rose sur la route, la rencontre des morts, dont les noms sont gravés sur les tombes, là, juste à côté de la tombe de la mère, grand-père au-dessus.

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    Dans le schéma actantiel, la petite fille trouve un adjuvant, Théophile, explorateur de l'abîme de son état, entre zombie de cimetière dont on découvre peu à peu la persévérante aventure, et "aidant naturel", on pourrait dire psychanalyste, de Chloé Delaume, il conseille, trie, rassure. L'Alias peut alors rouvrir ses plaies, hanter l'énigme d'une famille à tiroirs.

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    Ce soir j'écoutais Françoise Héritier, elle parlait des structures de la parenté, comme à son habitude d'anthropologue du social, et curieusement elle a cité l'histoire tarabiscotée de la chanson de Sacha Distel, dont on trouve les paroles dans le roman de Chloé, la mère de Chloé la lui chantait petite fille, une clef avec une tache de sang, un p'tit secret de famille glissé mine de rien.

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    A Trinitad, vivait une famille, ... Oh papa, quel malheur, Quel grand malheur pour moi

    Oh papa, quel grand scandale, Si maman savait ça, sur un air de Slim Henry Brown, ambiance caraïbe.

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    Je connaissais la musique, je n'avais jamais écouté les paroles, je la fredonnais, brrr, froid dans le dos. Si papa savait ça.

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    Un roman ou un récit, du parler vrai à couper le souffle ou de la prose sur un sujet épineux ? L'empathie vous pousserait à vous porter au secours de la petite sœur, un peu comme ces mouettes qui viennent couver des magnétophones posés sur les rochers, parce qu'on y a enregistré des vagissements de bébé, mais résistez à la commisération, l'auteure n'en pas besoin, ce serait trop simple, elle n'est pas née de la dernière pluie, elle maîtrise jusqu'en bord de falaise, elle nous fout la frousse, puis nous fait la nique. Et même si c'était vrai, ayons la délicatesse de ne pas poser la main.

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    L'histoire est d'abord l'aventure d'un récit, une petite femme va sur les tombes comprendre ce qu'elle peut retenir de la violence de sa famille, quoi en faire, faut-il en faire quelque chose, du mal, du père, ou peut-être. Tout cela tressé avec des biographies imaginaires, celles des morts voisins,

    la funambule hésite, mais grâce au fil de dialogue entre Théophile, le junky, et Chloé, l'Alias, elle mène hors péril le récit. Si vous êtes Harold, celui de Maud, si vous aimez manger des oranges aux enterrements, alors ce livre est pour vous, il irrite les dents, il serre le cœur, il force l'admiration, impeccable créativité de la forme.

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    N'oubliez pas d'aller écouter sur ce site la bande son, parce que l'œuvre est expérimentale et musicale, d'un destin si peu conforme, comment faire autrement ?

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