• Chroniques Ivryennes VIII - Polygamie solidaire

     









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    Hier, je marchais dans la rue avec Manaka.

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    Nous aimons marcher ensemble, Manaka et moi. Deviser de tout, de rien. Elle est moderne, Manaka, dynamique, elle s'intéresse à des tas de choses. Elle a les joues rebondies, les yeux brillants et le sourire moqueur. Elle s'habille de blanc et de bleu marine, un petit côté classe, façon XVIème. Elle est arrivée d'Afrique il y a un an pour rejoindre son mari.





    Elle m'a raconté qu'elle a fait un stage de formation à la France. La Préfecture l'a invitée à suivre une présentation sur la vie en France, les services publics, la Caisse d'Allocations Familiales, l'ANPE, l'ASSEDIC, la CPAM (enfin la Sécu) et tous ces sigles mystérieux qu'on découvre quand on vient habiter en France pour la première fois.

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    C'est pas qu'elle en ait eu besoin, Manaka, elle se débrouille très bien. Mais bon, elle a tenu à être une bonne étrangère qui s'intègre.

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    C'était surtout pour le contrat d'accueil et d'insertion, vous savez, ce document où on explique que la France est un pays de droits, que les étrangers en situation régulière ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que les Français, sauf le droit de vote qui reste attaché à la nationalité. Que la loi est la même pour tous, sans distinction d'origine, de race ou de religions, qu'elle sanctionne ou qu'elle protège.


     


     



    Ce bon texte qui dit que la France est un pays d'égalité, que le principe d'égalité entre les hommes et les femmes est un principe fondamental de la société française, que les femmes ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes, que les femmes ne sont soumises ni à l'autorité du mari, ni à celle du père ou du frère pour par exemple, travailler, sortir ou ouvrir un compte bancaire. Oui, elle était contente d'entendre tout ça, Manaka.

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    Car elle n'est pas si sûre, pour l'autorité du mari. Enfin, cela lui rappelle quand-même une petite anecdote. Elle se souvient du jour où la Préfecture lui a envoyé une lettre, avec la mention « affaire vous concernant ». Son mari a dit, tu ne vas pas y aller. C'est moi qu'ils doivent convoquer. Ne bouge pas. Elle n'a pas bougé. Le jour J, à la date prévue, à l'heure annoncée, le téléphone a sonné à la maison. C'était la Préfecture. Ils lui ont dit, vous devez venir cet après-midi, sans faute. Alors, Manaka a dit à son mari, il faut que j'y aille, il a dit je viens avec toi. Ils attendaient dans la salle d'attente, quand une secrétaire est sortie du Bureau du Préfet, elle a ouvert la porte, s'est approchée d'elle, lui a dit suivez-moi. Le mari s'est levé. Mais elle lui a dit de se rasseoir, que c'était Madame qui était convoquée. Qu'on lui expliquerait après. Il était furieux. Il a crié. On lui a dit. C'est comme ça. Il a dû se rasseoir et attendre.





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    Manaka sourit. C'était la première fois, que je pouvais faire quelque chose sans lui. Il a été en colère toute la soirée. Puis je lui ai raconté et cela l'a calmé.  En fait, il y avait une autre Manaka, qui portait le même prénom et le même nom que moi, qui avait écrit une lettre anonyme dénonçant des gens. Comme ce n'était pas moi, j'ai signé une lettre de décharge.



    Manaka enchaîne. Quand j'ai eu mon premier travail, je suis allée à la banque, mon mari m'a suivi, il a dit tu peux mettre ton argent sur mon compte. Plus tard, la banquière m'a rappelée et m'a dit, si vous voulez vous pouvez ouvrir un compte à votre nom. Alors j'ai dit, oui, je veux ouvrir un compte à mon nom. Quand il l'a appris, il a ronchonné. Mais finalement il a accepté.




    Manaka reprend sa description de la journée d'accueil et d'intégration quand la République Française l'a invitée à un repas gratuit. Quand on lui a dit, choisir de vivre en France, c'est avoir la volonté de s'intégrer à la société française et d'accepter de respecter les valeurs fondamentales de la République, elle n'a pas bien compris en détail, mais comme cela semblait sérieux, elle a signé. 
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    Elle se tourne vers moi, en me disant, on signe, on signe, mais c'est en relisant plus tard la dernière phrase du texte ‘Bienvenue en France', dans le chapitre sur l'égalité, que je me suis rendue compte de ce que j'avais signé. Que les mariages forcés sont interdits, tandis que la monogamie et l'intégrité du corps sont protégées par la loi.


     


     



    Je n'avais pas compris qu'il s'agissait de signer contre la polygamie. Parce que tu vois, moi, je ne regrette pas que mon grand-père ait été polygame.





     

    Tu as eu un grand-père polygame ?



     





    Oui, il a eu sept femmes et cinquante enfants. Si mon grand-père n'avait pas été polygame, je ne serais pas là.




     



    Ah bon ?




     



    Oui,  ma grand-mère était la première de ses sept épouses..

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    Tu as dit que tu ne serais pas là ? Tu veux dire quoi ?

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    Quand ma grand-mère est morte, elle a confié ses enfants à sa co-épouse, la seconde. Et celle-ci les a élevés comme les siens. Ils ont fait des études, se sont mariés. Ma mère l'aimait tellement qu'elle m'a donné son prénom, Manaka. Alors aujourd'hui, mes demi-oncles et tantes m'appellent mama, parce que je suis un peu la réincarnation de leur mère. Enfin, je ne crois pas à cette religion, la réincarnation, mais c'est par respect pour elle.

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    Et je me mets à penser au grand-père, à ses sept épouses, à ses cinquante enfants, qui fabriquent des dimanches affectueux, de bons petits moments autour d'un repas, du trajet scolaire la main d'un enfant dans la sienne, de l'épaule tendue pour que l'autre pleure son chagrin, qui tissent de la famille, du cousinage, du beaufrérage, de l'amitié, de la confiance, de l'engagement, de la fidélité. En France, la secrétaire perpétuelle de l'Académie française appelle cela de mauvaises manières, celles de la polygamie. Oui, mais cela peut faire de la solidarité, la polygamie, au sens généreux du terme.





     


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