• Chroniques Ivryennes X - Bartleby d'Ivry-sur-Seine





    Hier j'ai rencontré Bartleby, Bartleby d'Ivry-sur-Seine.



    Il était chez le marchand de journaux, recomptant son appoint, sans cesse et sans cesse, de peur de se tromper dans les centimes d'euros.Il avait l'air sérieux, murmurant les mots magiques du comptage, re, sa, baya, rito, cassu, en plaquant dans sa main les pièces cuivrées si précieuses, les retournant d'un air gourmand et les blanches si laides, les regardant d'un air dégoûté. Je découvris ses yeux clairs quand il les leva sur moi, les yeux d'un communiste révolutionnaire, sûr de ses utopies, radieux comme un lendemain qui chante.




    Il leva ses yeux sur moi et son regard s'illumina. Nous ne nous étions jamais rencontrés. Il murmura quelque chose, dans un demi-quart de sourire, aussitôt effacé, qui le fit se détourner bien vite, pour que je ne saisisse pas les balbutiements ; ceux-ci se perdirent dans le présentoir du Parisien, qui entendit la fin de la phrase. Moi j'entendis juste quelque chose comme "va s'marrier".




    Bartleby quitta précipitamment le magasin, en oubliant son journal et en laissant sa petite monnaie. J'appris qu'il était coutumier du fait, qu'il reviendrait bientôt chercher et l'un et l'autre, que c'était sa façon à lui de ne pas partir, de rester encore, de mourir aussi un peu. En fait, je le vis revenir, en sortant, on se croisa, puis comme moi j'avais aussi oublié quelque chose je revins, à ce moment il repartait. Bartleby sautilla en l'air, coïncidence, il murmurait, on va s'marier, on va s'marier, c'est exprès.




    Quand Bartleby fût reparti, Gérald me raconta. Gérald c'est monmarchandd'journaux. On dit comme cela chez nous, va chez monmarchandd'journaux, car on se l'approprie celui qui nous pourvoit chaque jour en Libé, réservé, le mercredi en Canard déchaîné, de temps en temps en magazines, de toutes les sortes, nous sommes très friands de magazines.




    Gérald me raconta l'étrange histoire de Bartleby. Il avait un client qui vivait dans une HLM, on dit une, pas un, c'est une habitation à loyer modéré, donc je tiens à opposer la HLM, c'est mon droit, à ceux qui débitent par-ci, par-là du mon HLM viril et possessif.



    Donc un des clients de Gérald vivait sous l'appartement de Bartleby d'Ivry-sur-Seine. Et ce n'était pas une sinécure, de vivre dans une HLM sous l'appartement de Bartleby. Vous auriez vécu dans un Triplex, à double cloisons, laine de verre, plaque d'alu et insonorisation comprise, vous n'auriez pas eu les problèmes du client de Gérald. Mais voilà on était dans une HLM des années trente, quarante, cinquante, cela, l'histoire ne le dit pas, vous n'auriez pas supporté.




    Toutes les nuits, à l'heure du rossignol, Bartleby se mettait à vivre. Gymnastique de nuit, essai de pointage à la pétanque, cris de victoire et de lamentation quand le cochonnet se rapprochait ou se barrait. Bref, les nuits de Bartleby étaient plus belles que ses jours.





    Son voisin, nous l'appellerons Camille, c'est un nom qui va bien, pour sa gentillesse, sa quiétude, l'aspect camomille du personnage quoi, avait l'habitude de monter chez Bartleby et doucement, sans le paniquer, ni le secouer, lui dire, s'il te plaît, Bartleby, moins de bruit, ma donzelle ne parvient pas à s'endormir, arrête de taper avec ta boule sur le sol. Bartleby relevait alors la tête en disant, va s'marrier, va s'marrier. Bartleby passait son temps à dire va s'marrier, va s'marrier et Camille ne savait pas de qui il parlait, de lui ou de Camille avec sa donzelle. Pour le tranquilliser, Camille jouait parfois une demi-minute avec Bartleby en le laissant gagner, espérant ainsi le contenter et obtenir son adhésion à un projet d'endormissement somme toute assez raisonnable.




    Une fois Camille reparti, Bartleby reprenait de plus belle son raffût, cette petite mise en jambe l'ayant encouragé à intensifier son entraînement de sportir de haut niveau. Et la situation n'allait faire qu'empirer. Au fur et à mesure des années, Camille se sentit dépérir, il paraît qu'une mauvaise nuit suivie d'une journée de travail peu épanouissant, répétée comme cela pendant des années, est pernicieuse pour la santé. Les années passèrent, chaque soir, Camille montait, redescendait sans succès, rentrait chez lui l'âme en peine, et la donzelle rouspétait de plus en plus, criait, il en allait de son couple, de son ménage, de sa future famille, de son équilibre. Camille craignait le pire. Elle lui avait promis le mariage. Mais peut-être, oui peut-être, que finalement z'allaient finir par pas s'marrier.




    Un jour, il n'y tint plus. Il se décida enfin à prendre le taureau par les cornes, il allait être un homme, prendre les décisions qui s'imposent, bref faire que tout ça change, sinon. Il quitta précipitamment un matin l'appartement, s'engagea d'un pas résolu dans la cage d'escalier, et descendit chez le gardien pour affirmer son point de vue. Non ce n'était plus possible, il ne pouvait plus vivre là. Sa vie était un enfer, l'Office devait faire quelque chose.




    Il demanda son changement d'appartement, oh, juste un échange, il n'en pouvait plus. Il demanda à déménager trente années de vie dans l'immeuble, celle de ses parents, de ses frères et soeurs, puis la sienne, il demanda à échanger avec un autre appartement, ailleurs, même un plus petit, même un rien du tout, mais surtout, hein, un endroit où ne vivrait pas un Bartleby juste au-dessus, un endroit sans joueur de pétanque, sans sportif de haut niveau chargé de s'entraîner pour d'hypothétiques jeux d'été, d'hiver ou de printemps.




    L'Office fût compréhensif. On le changea d'appartement. Camille et sa donzelle purent enfin dormir. Mais comme dit Gérald, on ne se débarrasse pas de Bartleby comme ça. Depuis qu'il n'habitait plus sous l'appartement de Bartleby, Camille se posait des questions à son sujet. Que lui arrivait-il ? Comment se débrouillait-il sans son voisin du dessous. Cela le remuait tellement que régulièrement à l'heure où il aurait dû s'endormir, il s'habillait, sa donzelle se retournant d'un air excédé, et partait dans la nuit regarder la lumière à la fenêtre du deux-pièces de son ex-voisin. Il poussait la porte, montait les étages et sonnait à la porte de son ami.




    Pendant quelques minutes, il prenait des nouvelles, se laissait proposer un petit jeu, finissait par accepter, se baissait, empoignant les boules de pétanque et pointant, les lançait au plus près du cochonnet. Bartleby murmurait de plus en plus bas des choses que Camille comprenait de moins en moins. En descendant l'escalier, Camille pressait rapidement son oreille sur la porte de l'appartement d'en dessous, puis la conscience tranquille sortait de l'immeuble et rentrait chez lui.




    L'histoire ne dit pas si Camille continua à aller voir Bartleby. Mais il va bien, merci, je l'ai vu hier chez monmarchandd'journaux.




  • Commentaires

    1
    gARANCE
    Jeudi 8 Février 2007 à 21:42
    I would prefer not to
    pas vraiment le temps de lire, pas vraiment le temps d'écrire un commentaire et pourtant... je me suis prise à la lecture, happée par le moment de votre rencontre et touchée. bonsoir
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    2
    Vendredi 9 Février 2007 à 00:35
    I would prefer no to
    Oui, je voulais laisser cette phrase en suspens
    3
    Dimanche 29 Juillet 2007 à 11:33
    I woud prefer not to
    Merci. C'est très beau (bon et douloureux à la fois, comme la saudade)
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