• Chroniques Ivryennes XIX – En vrac

    Bruno Rousseau

    Tourelles pour voitures

     

     

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    Ce matin, un type en vrac m'accoste à la pompe à essence. Il est livide, fatigué, porte une petite boucle argent à l'oreille et s'approche de moi avec deux bouteilles plastiques vides.

     

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    Aidez-moi, aidez-moi, Mademoiselle. Oui, que puis-je faire ? Je penche pour une manche originale, une pièce pour la route, à l'entrée de l'autoroute, pour acheter un cubi de rouge qui tache, de quoi remplir ses bouteilles.

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    Mais non, ce n'est pas ça. Le type, c'est de l'essence qu'il veut, le cubi, c'est moi qui dois le remplir, avec ma pompe bien ostensiblement entrée dans mon réservoir à essence. L'argent, c'est à moi qu'il revient. Mettez m'en pour 5 euros, je vous paierai.

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    Je le regarde une deuxième fois. Les yeux inquiets, rouges autour des pupilles. Le nerveux s'approche de moi, il pousse les bouteilles sur mon sac. Façon de faire pression. Mais je n'ai pas peur. Je suis tombé en panne, je viens du haut d'Ivry, à pied. Vous pourriez pas me dépanner.

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    Lâche comme souvent, je lui propose d'aller demander au pompiste. Non, il ne veut pas. Il dit qu'il a pas le droit de me livrer de l'essence en vrac. Je me retourne, avise la mine défaite du pompiste derrière la vitrine, qui fait un signe négatif de la tête. Non, je ne peux pas, le pompiste ne veut pas.

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    Je finis mon plein. M'en vais payer. Le gars me suit. Le pompiste m'explique qu'il a reçu un appel de l'inspecteur de police, lui interdisant de vendre de l'essence en vrac. Vous comprenez, s'ils tombent sur lui avec ses bouteilles remplies, ils fermeront la station. Ils ont peur. Avec les émeutes de la nuit dans le Val d'Oise, ils ont peur que le mouvement se répande. Mais le gars n'a qu'à aller au poste. Tout à l'heure, un retraité y est allé. Ils m'ont appelé. Je lui ai servi l'essence.

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    Je suis sûre que le gars n'obtiendra pas l'essence, lui, il a trop la gueule de l'emploi, de l'émeutier qui prépare ses cocktails molotof. Toujours à me fendre d'un bon conseil : faites venir un copain, et syphonnez l'essence de son réservoir avec un tuyau plastique. Il me regarde. Je n'ai pas que ça à faire, mes copains non plus. Je suis pressé.

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    Le pompiste se tourne vers ses papiers, glissés le long de la glace. Vous savez à la fin du mois, j'aurai une circulaire du Préfet, qui me dira de contrôler l'identité de ceux qui achètent de l'essence en vrac, je devrai faire une copie de la pièce d'identité. Comme il y a deux ans.

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    Dans la queue qui s'agglutine peu à peu derrière nous, un black grommelle. C'est de sa faute aussi, il n'avait pas à tomber en panne d'essence. Je réponds que cela peut arriver à tout le monde. Mais ne me décide toujours pas à lui filer un coup de main, il est dans les hauts d'Ivry, et là-haut, il y a un gigantesque bouchon, des travaux partout, je n'ai pas le temps. Et je file, lâchement.

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    Dans le rétroviseur, je vois le gars, qui s'éloigne du côté du commissariat. Il était vraiment en panne.

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    Il y a deux ans à Ivry, on n'a pas eu de problème. Le bourg, communiste, n'a pas brûlé, les associations sont allées voir les jeunes et les ont dissuadés de brûler les voitures. Un tissu social, ça sert à ça, que les gens montent au créneau, qu'ils se serrent les coudes, pour protéger leur cité. Total, quasiment pas de voitures incendiées.

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    Je m'en vais, pas fière de moi, j'ai préféré me défausser. De quoi au juste ? De lui rendre service ? De me retrouver embringuée dans une affaire de police ?

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    Et je me souviens d'une après-midi chaude de mon enfance, un ouvrier vient vers moi, je suis suspendue à la grille de la maison. Eh, petite, tu n'aurais pas une bouteille de verre qui traînerait dans ton garage. Je vais la chercher. Un peu plus tard, un autre vient me demander du tissu, du coton blanc. Je vais en chercher dans le panier de la machine à coudre. Enfin, un troisième. Y a pas une jerrycane d'essence dans ton garage ? Et là, tout à coup, je m'arrête d'aider. Je ne sais pas pourquoi. Non. Et je descends de la grille pour rentrer à la maison.

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    Là-bas dans la rue, j'ai vu se monter une barricade de pavés et de poutres, j'entends le sifflement de bouteilles d'essence enflammées, je vois la police charger. Je me souviens tout à coup que ce jour-là, en 1968, on retrouve un homme mort sur le pavé, un ouvrier tué par la police. Et je n'ai pas envie d'en être, ni d'un côté, ni de l'autre. La violence me fait peur, quelque soit le camp qui y recourt.






     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 27 Novembre 2007 à 11:50
    Vivre c'est choisir
    et choisir c'est exclure. Il faut vivre avec ça, avec la violence aussi qui peut faire peur, qui peut faire mal. Qui de l'oeuf ou de la poule...
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