• Chroniques Ivryennes XV - Le monochrome jaune

     

     

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    Un jaune électrique, tu le vois celui-là, c'est ce... c'est exactement celui que je veux.

    Pas un autre jaune, je veux, un jaune qui rayonne, un jaune sans rouge pour l'assombrir, un jaune presque froid à force d'être citronné. Le pigment est là dans un grand bocal, sur l'étal de ce marchand de couleur. La toile sera carrée, en jute tendu sur des châssis de bois tendre. Jute ? Attention à la peinture qui risque de distendre la toile. Non, deux couches suffiront. La toile résistera.

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    Je rentre avec T. dans son atelier. Le peintre sort l'huile de lin, quelques cuillers seulement, dans laquelle il délaie la poudre jaune. Elle irradie.

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    Souvenir d'un morceau d'uranium, un matin, découvert dans un paquet, envoyé du Portugal. Cadeau fait à mon père. Vous reprendrez bien un petit morceau d'uranium. Souvenir et remerciement pour une mission là-bas. Le minerai a vécu vingt ans dans la collection familiale entre le schiste et le mica. Je crois qu'il a disparu, je ne l'ai pas vu depuis longtemps, était-ce avant dans un déménagement ?

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    Parfum d'interdit, quelques veines jaunes, l'irradiation est au cœur de la roche, non visible. Derrière le jaune grisé, le jaune incandescent. Celui que je recherche. Je veux un monochrome du jaune de l'incandescence. Non la robe teintée soleil qui éblouirait, mais la certitude d'un astre qui absorbe le regard, qui l'accueille à l'intérieur sans le refouler à la frontière de la couleur. Welcome dans le jaune.

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    Je croyais que j'allais peindre, là, maintenant, tout de suite, je croyais que peindre, c'était immédiat. Et je découvre la matière, la cuisine, la tambouille, l'arrière-boutique de l'acte de peindre, la boutique obscure, la camera negra, le lieu de la projection fantasmatique sur d'abord ce caca. Il y a d'abord du caca dans la peinture, des mains dedans, des mains qui s'y complaisent, de la grosse matière fécale, qui rejaillit entre les doigts, qu'on pétrit. Le corps de la peinture, le sale de l'esthétique, le puant de la beauté.

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    Le peintre mélange, je vois le corps du peintre, ses muscles, sa minuscule spatule va et vient sur la plaque de marbre, le peintre se donne du mal, il transpire, il mélange, il fabrique ma peinture, c'est physique, c'est moral, il faut y mettre du sien, la couleur ne se donne pas, elle se gagne. Il me fait ma couleur, il me la malaxe, du pigment dans l'huile de lin, vient se fabriquer un filament épais de matière de citron, fluorescente dans l'ombre de l'atelier, il est tard, on est le soir. Le peintre est mon pinceau.

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    Et puis il y a l'attente. Ce ne sera pas ce soir. Il faut revenir. Je reviens.

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    Le pinceau, il faut le choisir, large, pas trop, je déteste les pinceaux qui perdent leurs poils. Ils perdent tous leurs poils. Je peins, je déroule, sans fantaisie, toute inquiète de la trace, qui ne serait pas droite, des sillons trop marqués sur la toile, quand la couleur est unique, on ne voit plus que l'outil, que le support, support, surface. Je peins. C'est ainsi qu'on dit. Mais je ne me suis jamais pensée, peintre. Je peins donc comme je repeins le salon, poussivement, ennuyeusement, pressée que cela finisse.

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    Je veux sitôt pensé le monochrome au mur. Comme une pensée magique, sans la transe, sans le processus, sans la gamme opératoire. Je le sais pourtant, qu'il faut lire, réécrire, changer le mot, en prendre un autre. Pourquoi dans la peinture, cet art qui tache, on n'aurait pas à attendre, à faire sécher, à repasser une seconde couche, à corriger, à retirer cette poussière, à finir sur la tranche, à éviter de déposer un paquet de matière sur l'angle, à doser la pression pour que l'effet soit le même. Le peintre me nomme, enfant impatiente. Je le suis.

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    Passent les jours, les semaines, j'ai mis mon désir au pas, je l'ai jugulé, attends, j'ai compris que le tableau se fera par surcroît, par la bande, dans un coin de l'inconscient, ça attend, ça viendra, faut ce qui faut.

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    Je l'ai sorti de l'atelier du peintre, le tenant à même la main, sans emballage, je l'ai déposé sur le siège arrière de la voiture. Pendant les dix mètres, entre l'atelier et l'auto, deux hommes m'en ont volé le regard, l'un a dit, c'est beau ce jaune. Mon larcin, je l'emporte, il me brûle comme une torah qu'on tient dans la main.

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    Au mur, chez moi, je l'ai découvert enfin mon monochrome jaune fluo. Il a modifié l'espace. Il fait voir ce qu'il y a autour, le grand carré monochrome orange, qui ne va pas jusqu'au plafond, qui ne fait pas toute la largeur, déjà un monochrome, mis là aux premiers jours de mon arrivée, un orange pâle, un orange délicat, pas un orange qui écrase, et de l'autre côté le tableau bleu, jaune, orange, cette abstraction mystérieuse. L'astre entre les deux distille sa lumière, comme un soleil d'hiver, il me rappelle qu'il est des jours chaleureux.

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    Ah oui, T. m'a dit, ton soleil, c'est ton père.

    Il est mort le soleil. Il est mort dans un été brûlant, il y a quelques années.

    Dans la couleur fluo, je vois des lapins bleus, des circonvolutions noires. Le tableau m'imprime.

    Les ombres me quittent, elles s'accrochent à la vibration, dreamcatcher des folies familiales.

     



     

     


  • Commentaires

    1
    emelka mx
    Dimanche 22 Juillet 2007 à 23:17
    confondant
    A vous lire, j'ai envie de me fondre dans ce monochrome, me confondre dans l'unicité, disparaître juste pour un instant (infini peut-être). Merci pour ça.
    2
    yannick G
    Lundi 23 Juillet 2007 à 00:05
    Au commencement la couleur
    Ce jaune, chez vous Anthropia, et, cette action, se confondre, chez vous emelka MX, entraînent ma conscience vers ce poème en prose que j'ai relu dernièrement, en en recherchant un autre pour une nouvelle amie. Le voici : Au commencement la couleur -------------------------- Oublie l'amour/je veux mourir/dans le jaune/de tes cheveux. (extrait de "Il pleut en amour", Richard Brautigan, édition, L'incertain, 1990, p.212.)
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