• De cet instant précis du vertige où le corps disparaît

    Bill Wrasdrow

    Car Door Armchair and Incident

    1981

    Crédit photo Anthropia

     

    Casse-auto

    Un roman d'Anthropia

    Extrait

     

    1. Institut pour adultes traumatisés crâniens de San Francisco

    Séance du 12 mai.

    La sonnerie retentit. Ils entrent dans la salle comme n’importe quelle classe de n’importe quelle école, sauf qu’ils sont cinq et qu’ils ont entre vingt-cinq et quarante ans.

    Je remarque un homme sombre, longiligne, aux cheveux noirs, qui me regarde avec insistance, Indien, sans doute Apache. Une fille en jupe rose et pull noir s’avance, un peu maniérée, très jolie : avec de grands yeux marron, qui se posent sur moi dès son entrée dans la pièce. Elle est suivie par un homme à l’allure de cow-boy, en chemise à carreaux, un lacet retenu par un bijou navajo sur la poitrine. Puis un petit homme à la tête rasée, sur laquelle une zébrure blanche apparaît, il est vêtu d’un jean et pull bleu marine. Enfin une blonde un peu négligée, en jupe de velours marron et T-shirt beige. Ils s’asseyent sur des sièges haut placés face à leur chevalet.

    Hi everybody.

    Hi, Aliette.

    Aliette a préparé au sol de longues bandes de papier blanc. Elle a scotché tout autour une bâche de plastique.

    Vous allez vous déchausser aujourd’hui et vous allez peindre vos pieds. Elle a retiré ses chaussures et agite devant eux ses longs pieds bronzés. Elle leur présente des assiettes en carton blanc, remplies de peinture. Il y en a de toutes les couleurs, elle les dispose au bout des bandes de papier.

    Ils tournent la tête vers moi, regards curieux, sans oser parler.

    By the way, voici Maine

    Ils me font un petit signe.

    Hi. C’est la fille en rose qui a parlé.

    Hi.

    Ils se lèvent, retirent leurs chaussures et leurs chaussettes. Une des filles proteste. Elle ne veut pas salir ses pieds. Mais n’ayez pas peur, c’est de la peinture à l’eau, elle se retire très facilement. Vous pourrez passer à la douche après. La blonde s’y met très vite, en riant, elle met son pied gauche dans le bassin de peinture rose, et, manquant de tomber, pose son pied sur la bande blanche. En le retirant, elle crie de joie, les autres s’approchent curieux, puis conquis quand ils commencent à voir le sillage de couleur qui suit la fille. Chacun passe à son tour, et, peu à peu, des banderoles prennent vie.

    Ce qui est fascinant, ce sont les maladresses, les déséquilibres, les choix arrêtés de couleur et les fous-rires. Certains posent leurs pieds bout à bout, en collier de perles sans espaces. L’Apache a mis son pied droit dans la peinture noire et crée une sorte de bordure tout le long du kakemono, en traînant le pied. Le cow-boy a décidé de marcher les deux pieds bicolores et déambule déhanché, sûr de lui, laissant une longue foulée entre ses traces. La petite brune fait sa délicate, pose ses pieds en tournant sur elle-même, ce qui dessine une fleur sur le papier, des pétales de pied autour de l’axe du talon.

    Une fois la longue bande terminée, Aliette leur présente des sacs de plastique qu’ils disposent sous leurs pieds pour rejoindre la douche. J’entends à distance leurs rires et leurs commentaires au moment du nettoyage. Quand ils rentrent, ils sont souriants, tout à coup décontractés, ils admirent le kakemono multicolore qu’Aliette a accroché avec des pinces à linge sur un fil de nylon.

     

    2. La semaine suivante, nous retournons à l’Institut et filmons la seconde séance d’art-thérapie.

    Séance du 19 mai

    La sonnerie retentit, ils entrent. (Ce sont les mêmes participants).

    Mettez-vous par deux, Claudia et toi Matthew. Toi, Pamela et toi Monica. John et toi Sheila, mettez-vous là. Et là, Chris et Robert. Sue et Benji, par ici.

    Ils se meuvent lentement, s’installent avec difficulté. L’atmosphère est lourde.. Ils sont tristes cet après-midi. Maintenant, prenez des fusains et dessinez-vous. Claudia, tu dessines Matthew, et toi, Matthew, dessine Claudia. Et ainsi de suite. Vous avez compris ? Ils sourient, ils ont compris. Ils se mettent à dessiner, maladroitement. Je remarque une grande brune, l’air un peu divaguant, c’est Sheila, elle n’était pas là l’autre jour, sa main s’emballe, elle a commencé une sorte de gribouillis nerveux, elle peine à contrôler son mouvement. Puis tout à coup, elle ralentit, elle pointe son fusain sur la feuille et commence à dessiner le visage de John. Chris et Robert sont assis l’un en face de l’autre, le carnet de croquis contre leur bras replié et le fusain dans l’autre. Sue, habillée comme l’autre jour de rose et de noir, minaude un peu en s’asseyant en face de Benji. Benji la regarde, énamouré. Sue se penche sur la boîte à fusain et après un long moment, choisit le fusain gris qu’elle donne à Benji. Puis elle saisit un fusain noir pour elle, assorti à son pull over.

    Durant un long moment, peut-être dix minutes, ils font l’effort de regarder le visage de celui qui est en face et tentent de le dessiner. Aliette passe auprès de chacun, Sue a fait de longs cheveux noirs à Benji. Matthew, l’Indien aux cheveux de jais, apparaît blond sous le fusain de la blonde Claudia. Aliette me jette un coup d’œil. Je comprends. Nous découvrons peu à peu qu’ils se sont dessinés dans les traits de l’autre, que les esquisses représentent leur propre visage, comme s’ils se regardaient dans un miroir. Comme si l’autre n’était que le support/surface de soi-même.

    Chacun est sorti d’un coma, chacun a vécu l’histoire d’un long séjour hospitalier, puis d’une lente remontée à la vie ordinaire. Mais ils n’ont pas retrouvé la réalité. La vie ordinaire d’un traumatisé crânien se passe dans sa tête. A la sortie du coma, il semble ne jamais renouer complètement avec les autres, comme si le trauma constituait une blessure béante dans le cerveau, le handicap caché sous les séquelles physiques bien visibles elles de l’accident 

    Un jour, j’ai lu ce message sur un panneau publicitaire, Pour votre voisin, vous êtes le voisin. Et pour le traumatisé crânien, qui sommes-nous ?

     

    3. Séance du 26 mai

    De retour à Paris, je regardai les rushs sans les monter, j’y retournais sans cesse. J’appelai Aliette, qui me raconta la séance qu’elle venait de vivre avec son groupe. Well, ils sont étonnants. Oui, étonnants.

    Une nouvelle venue fréquentait son atelier. Comme les autres, elle avait refusé de raconter son accident, mais Aliette avait lu son dossier. Elle avait eu un accident de moto, alors qu’elle était partie en voyage avec son ami : sur l’autoroute, une voiture avait freiné brusquement, son ami avait stoppé net, la jeune fille avait été éjectée du siège arrière à plus de 100km/heure. Lui s’en était sorti indemne, mais elle avait été hospitalisée, et après plusieurs mois de coma, était rentrée handicapée avec peu de chance de s’en sortir. Son ami l’avait quittée. Comme souvent.

    Aliette avait appris que la fille était d’origine turque et que son prénom Güliz signifiait « impression de rose ». Aliette trouvait qu’il lui allait bien, elle avait la peau blanche et le teint lumineux. Elle venait d’un petit village où ses pères et ses frères étaient derviches tourneurs. Dans le groupe, les autres étaient curieux. Derviches tourneurs, ils ignoraient le mot et sa pratique.

    Alors Aliette lui avait demandé d’expliquer. Güliz se fit un peu prier puis raconta que la meilleure manière de définir les derviches tourneurs était de danser, mais qu’elle n’en avait normalement pas le droit, seuls les hommes ont le droit de danser là-bas ou les enfants, d’ailleurs elle dansait avec les hommes du village quand elle était petite. A l’invitation d’Aliette, elle se leva. Elle portait une longue jupe grise et un pull blanc. Elle expliqua que pour tourner, les derviches tourneurs posent le pied gauche à plat, le faisant glisser en rond sur le sol, le devant du pied droit servant à relancer l’élan et à garder l’équilibre.

    Elle mit ses bras en l’air de chaque côté de sa tête, les mains retombant nonchalamment, et se mit à tourner, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, elle virait avec légèreté. Cela dura cinq minutes, les autres s’étant mis à frapper dans leurs mains. A la fin, ils riaient tout excités et Aliette les invita à danser la danse du derviche tourneur. Ils se levèrent et se mirent à tourner, plutôt maladroitement d’abord et pour certains, de mieux en mieux. Mais seule Güliz avait cette grâce que l’accident n’avait pas altérée. Au bout d’un moment, chacun s’était assis, essoufflé, mais le regard plein d’étoiles.

    Voyant l’intérêt du groupe pour cette danse, Aliette eût l’idée de leur demander de faire des derviches tourneurs en terre. Elle attaqua un gros pain d’argile rouge, qu’elle sépara en plusieurs petits morceaux à l’aide d’un fil d’acier, et les distribua aux participants. Ils se mirent alors à malaxer la terre, frappant les volumes de leurs mains maladroites, faisant sortir peu à peu de la glèbe des statuettes, auxquelles ils donnaient un mouvement. Apparurent des personnages tout en vie, le bras levé, la robe faisant cercle autour des pieds, des toupies animées, des visages extatiques légèrement renversés vers l’arrière.

    Tout à coup, d’avoir vécu le tournoiement, ils se mettaient à représenter leurs voisins dans une dynamique du corps perceptible dans tous les modelages. Il y avait comme une émulation entre eux, cela faisait lien.

    Aliette en riait, contente à la fois des œuvres réalisées et de ce que, tout à coup, le groupe avait communiqué. J’aimais cette idée que c’était à partir de leurs sensations corporelles qu’ils s’étaient trouvés les uns les autres, par la danse intériorisée qui rejaillissait dans la sculpture.

    Mais les photos reçues plus tard par mail me convainquirent que cette danse où on finissait par avoir le tournis devait aussi avoir un rapport avec cet étrange abandon de soi qu’on doit ressentir pendant l’accident. On est pris dans la vitesse, quelque chose s’empare de soi qu’on ne maîtrise plus. Le corps s’abandonne dans cette danse avec aussi peu de maîtrise qu’un corps projeté à dix mètres et retombant inerte sur la route, sans conscience. A cet instant précis, le corps disparaît.


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