• De la difficulté de se moquer

    Du bois à la palette

    crédit photo anthropia # blog

     

     

    Moktar est une contrainte ou plutôt un personnage, rencontré chez le coiffeur, tu parlerais de moi, pourrais dire ce que tu veux, même des vacheries, ce qui compte, mon entrée en weblittérature, je le lirais à mon fils, lui montrerais que son père a été cité sur un blog. Moktar, donc, à moi donné.

     

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    Il se moque tard, comme il se fait tard, une moquerie à faire, prendre son temps, même tard ça vaut, je fais un à-valoir, Moktar, vous avez droit à votre quart à l’heure qu’il vous plaira, tard c’est sûr est un peu tard, vous pourriez toucher la moquerie plus tôt, mais dans ce cas vous auriez dû vous appeler Mokto et je vous aurais moqué plus tôt. Mokto fait penser à Cocteau, le poète qui chausse le gant pour traverser le miroir, et le poète a tous les droits, même de vous rebaptiser Mokto. Ben, essayons.

    Il se moque tôt. Tôt le matin, il commence par des vannes, il se moque du temps en ouvrant les volets, se moque du chantier de ses cheveux ou de l’état de ses cernes dans la glace, longtemps il s’est moqué tôt de lui-même, il n’y que l’aurore pour les braves, et ce moquer, qui a goût du moka du matin, ça réveille. Se moquer tôt est d’hygiène, une conjugaison, je me moque, tu me moques…, les abdos de l’égo se moquer de soi. Il se leva tôt ce matin-là pour avoir les idées claires, de celles qui fusent en traits d’intelligence, un rien de cynisme, faut tout ça pour une bonne moque qui part de soi, forme pronominale, pour une auto-moque, c’est plus cher, pour que ça soit réflexif il se moque, il faut ajouter de lui-même, il se moque de lui-même, mais là j’avoue que je triche, j’ai ajouté un se et un de lui-même, c’est lui donner un avantage, l’auto-moque tamponneuse de soi, hors de question que je laisse faire, faudrait pas exagérer.

    C’est donc moi qui vais me moquer de Moktar, et pour me débarrasser des me, des de, je vais moquer Moktar, et par-dessus le marché, je m’octroie le droit de moquer tard, moi, parce que Moktar est mon personnage, je l’ai attrapé au vol quand il a cru qu’il pouvait m’imposer sa contrainte, moque Moktar, je fais ce qu’il me plaît, bégaie si je veux, mok mok, et tard, c’est quand je veux, tard un peu ou tard tard, et comme c’est moi qui moque, je vois toutes les tares, pas de limite à ma moquerie, je veux et moque tard. Et même si je veux, je me gausse.

    Je me gausse de Moktar. Et là, le fils réapparaît, le gosse, ah, mais non, o ouvert ou fermé, il faut choisir, et je choisis de fermer le jeu, je me gausse de Moktar, ses cheveux à ras du crâne, ses cernes, la barbe de trois jours, enfin j’aurai du mal à me gausser, parce qu’il ressemble à mon gosse, même gueule que lui, et mon gosse c’est sacré, alors exit le gausse.

    Trouvons un synonyme. Ah je sais, je vais railler Moktar. Tiens quand il a dit à propos de supprimer éventuellement une phrase de ce texte qu’il a lu après, il a dit je rayerais bien ça, on dit comme ça, rayerais ? Pas habitué dans son métier à manier les formes du conditionnel, un de ces jeunes qui ne sait même plus l’écrire, qui le prend pour un futur en a.i, n’aurait pas fallu le voir écrit son rayerais, plein de fautes dans son point d’interrogation, oui, ça sonnait bizarre à l’oral, et presque comme raillerais, du coup, il a enfermé la chose dans une boîte ambigüe, à tel point qu’il a eu l’air subrepticement de récupérer le truc, tu raillerais et moi je rayerais, match nul, balle au centre. J’ai donc lâché l’affaire, il allait me falloir toutes les ressources du vocabulaire.

    J’ai d’abord essayé de le ridiculiser, mais je ne sais pas si ça vous fait ça, quand on ridiculise, on ferme l’idée de moquer, on obtient tout de suite un résultat, il sera ridicule au terme de l’action de ridiculiser, ça ne porterait donc que sur un trait de caractère, ou un comique de situation, et puis quoi, on le fait une fois, et c’est fini, alors que moquer peut s’envisager dans la durée, on peut faire le grand tour, tenter plusieurs configurations, moquer attaque successivement la face Nord et la face Sud du personnage, un jeu sans fin, assez plaisant de se savoir le Deus ex Machina qui sort l’autre d’un tracas pour mieux le replonger dans le chausse-trappe suivant. Et le tourner en ridicule ne valait pas mieux, c’était lourd, pompeux même, tous ces bouts de mot pour dire moque, trop ampoulé, et n’éclairait en rien la problématique. J’avais beau convoquer les Précieuses, ridicule, et même Ubu, merdre alors, un Bouvard ou un Pécuchet, mais lui n’aimait que Balzac, Peau de Chagrin, voilà ce qu’il a dit après avoir soutenu en plaisantant qu’il n’avait lu que Tom-Tom et Nana. L’avait de la répartie, résistait bien l’animal, et le tourner en ridicule s’est retourné contre moi. N’manquait plus qu’ça.

    Alors je me suis résignée à un sens dérivé de moquer, j’allais ne pas me soucier de Moktar, m’en moque, même pas peur, Moktar, qui ça ? Je l’ignore, je n’m’en soucie guè-è-re, je n’m’en soucie guè-è-re, je n’en fais aucun cas.

    Mais par le truchement du sens, Moktar est un non-problème, j’ai condamné mon texte, à jouer l’indifférence, j’ai clôturé. Je me soucie comme d’une guigne de Moktar. End of the story.

     

     

     

     




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