• Du peintre, du jaune et puis du rêve

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    crédit photo anthropia # blog

     

    Ce texte a été publié en 2013. Il fait partie d'un roman en cours, Anchorage. Ceci est une mise à jour.

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    Et puis m’ont relâchée, rejetée à la mer, mes écailles impavides quand mon corps fendait l’air, rejetée en arrière, pas d’angle de vision, encore sanguinolente, il faut se basculer en trois mètres c’est rapide, mon fuseau s’engage, par la torsion des muscles je tente le volte-face, redresser l’axe de pénétration, pas de plat, d’un réflexe salvateur je plonge à angle droit. Vous entrez donc direct la gueule encore blessée dans la bleue, un dernier éclair c’est l’éclat de surface, puis rendue à votre matière, vous frétillez sauvée, enfin sous la ligne, la lumière a baissé, elle diffuse, elle est la douce fraîcheur, la simple habitude, des lignes se dessinent, ici je suis chez moi, mais vous poursuivez, mue par on ne sait quoi.

    Il est un rendez-vous que la survie vous donne, tout à coup vous plongez, bien plus qu’à l’ordinaire, dans la froide profondeur, ici moins de repères, est-ce le bon chemin, plus haut vous aviez retrouvé votre odeur diluée, votre vision à trois cent degrés, votre coup d’œil à quinze mètres, vous espériez le mouvement des objets pour ajuster à soixante centimètres, le calcul, peut-être encore la chasse, quelques crustacés feraient bien votre affaire, mais la trajectoire a été plus longue que prévue, c’est l’abolition de toute couleur qui fait sas, votre rêve, une plongée dans l’obscur, rien de négocié, vous vous enfoncez, vous tournez le dos à la pêche, le quittez, sont-ils encore là à tenir le filin, suivent-ils à distance ?, vous entrez à l’intérieur d’une fosse très large, vous ne pensez pas, le saumon ne pense pas, mais ici ne sent plus, ne voit plus, ne goûte plus, le saumon va aveugle vers le champ du passé, peut-être une lueur tout au fond là-bas, un halo qui appelle, si loin, falloir le traverser, vais-je oser, vous n’avez pas le choix, elle est la seule luciole dans ce temps.

    Alors vous repartez, votre nageoire oriente, le corps prend le courant, position descente presqu’à la verticale, c’est si loin encore, coups de queue, vous seriez presqu’au fond, mais dessous la route se prolonge, elle se rétrécit même, vous ajustez la direction, la lueur comme une flèche, ça dure et dure toujours, le froid s’est précisé, vos écailles épousent la parfaite forme de votre être, vous faites front, une citadelle, et la lumière insiste, de ce bel oranger diffracté mais réel, vous reprenez courage, allez ça vaut la peine, quand vous vous heurtez sec à la roche taillée, par la vitesse l’entaille, des blocs du plus ancien, que font-ils là au fond, et le sang à nouveau, l’exercice signale qu’ici sont plaies multiples que vous croyiez scellées. Tiens peut-être ce gant de veau rêche qui tire votre bras, et là le Patineur qui marche en solitude, c’était ça le contexte.

    Coup de queue pour l’élan, est-ce le final, celui qui mène au phare enfin, mais d’où vient que tout s’éclaire soudain et ces feux de Bengale de quelle source naissent-ils pour donner forme à l’atelier immense, ça y est vous y entrez dans le bassin orange, un volume de crypte, des arches en son sommet, des pilastres cannelés, des chapiteaux sculptés, de pierre granitique, et tout ça dans le flou, dans l’arrondi des formes, vous peinez à voir les lignes claires, tant l’eau a pris la couleur d’un bain de mandarine, les parfums naissent ainsi dans le rêve, ils tracent un chemin d’entêtement qui vous met en arrêt, vous êtes arrivée, c’est là qu’était le nous.

    Et lui s’est profilé, vous le reconnaissez, il est le Peintre, dans son antre, de grands tréteaux de bois, son chevalet, la cohorte de boîtes sur l’étagère, et quand vous le voyez, sur les murs taillés, s’allument des vitraux, ouvrant soudain des touches de couleur, des triangles, des losanges, des cercles d’opalescence, du bleu, du jaune, du rouge, du vert et puis de l’ocre, et ce fort violet qui choque dans l’orange, tout scintille, et votre cœur veut aller là vers l’ombre, l’eau s’est comme aplatie, votre fuseau se creuse de taille et puis de buste, de jambes aussi, à la main qu’il vous tend vous tendez votre bras, deux marches et puis voilà que vous sortez à l’air, ici vous respirez.

    Presque tout de suite il vous invite à peindre, l’œuvre ? un monochrome jaune, d’un jaune électrique, un jaune qui rayonne, un jaune sans rouge pour l’assombrir, un jaune presque froid à force d’être citronné. Le pigment de la toile fait lien avec ce grand bocal là-bas, la couleur il faut la fabriquer, le Peintre a toutes les patiences et vous apprend les gestes. La toile est carrée, en jute tendu sur des châssis de bois tendre. Deux couches suffiront, la toile résistera. Le peintre vous désigne l’huile de lin, il délaie la poudre, quelques cuillers seulement. Elle irradie, souvenir d’un morceau d’uranium, un matin, le Patineur l’avait rangé entre le schiste et le mica, le morceau brûlait, traces de temps maudits, quelques veines vert de gris, l’irradiation au cœur de la roche, invisible, comme au cœur de cet homme, la guerre et ses dommages. Collatéraux. Mais ce que vous cherchez s’appelle incandescence. Non la robe teintée soleil qui éblouirait, mais la certitude d’un astre, oh, seulement un objet, qui absorbe le regard, qui l’accueille à l’intérieur sans le refouler, un lieu où méditer, dans la couleur fluo, je vois des lapins bleus, des circonvolutions noires, le tableau m'imprime, c’est ça une œuvre d’art, quand elle vous console, retravaille avec vous les pâles réminiscences, les effleure, les caresse, sans autre prétention que d’être lieu pour vous. Mais c’est lui qui vous aide, le vivant, de l’autre, il est un médiateur, il est là.

    Vous croyez que vous allez peindre maintenant, tout de suite, vous imaginiez que peindre était immédiat, et vous découvrez la matière, à l’huile, la cuisine, l’arrière-boutique, des mains dedans, des mains qui s’y complaisent à faire jaillir des doigts la pâte jaunâtre, le Peintre pétrit le corps de la peinture, et en cela il dit l’effort avant l’acte, le sale de l’esthétique, le puant de la beauté.

    Et vous voyez ses muscles et ses épaules appuyés au geste de la spatule, va-et-vient sur la plaque de marbre, le Peintre se donne du mal, il s’échauffe, il mélange, c’est physique, c’est moral, la couleur ne se donne qu’à celui qui y met du sien, elle se gagne. Et il me la malaxe, et il me la fabrique un filament épais de matière de citron, le Peintre se fait regard, l’outil de mon travail, venu à ma table lire par-dessus l’épaule, il comprend mon intention, c’est cela qu’il fait. Et puis l’attente, la préparation, cette lente gestation en soi et sur la toile, il faut y revenir en personne, j’y serai.

    Le pinceau il faut le choisir, large, pas trop, vous détestez les pinceaux qui perdent leurs poils, ils perdent tous leurs poils. Vous peignez, vous déroulez, sans fantaisie, toute inquiète de la trace, qui ne serait pas droite, des sillons trop marqués, quand la couleur est unique, on ne voit que l’outil, que le support surface. Vous peignez. C’est ainsi qu’on dit. Qui t’a fait peintre ? Le Peintre. Mais vous ne vous êtes jamais pensée Peintre. Vous peignez comme vous repeindriez votre salon, poussivement, ennuyeusement, pressée que ça finisse. Vous voulez sitôt fait le monochrome au mur. Comme une pensée magique, sans la transe, ni le processus, sans la gamme opératoire. Vous le savez pourtant qu’il faut lire, réécrire, changer le mot, en prendre un autre, et pour ceux-là les effacer.

    Pourquoi donc la peinture, l’art qui tache, échapperait à la règle, on n’aurait pas à attendre, ni à faire sécher, ni à revenir pour redonner la seconde couche, corriger, retirer la poussière, bien finir sur la tranche, éviter de déposer ce paquet de matière là sur l’angle, doser la pression pour que l’effet soit uniforme, on n’aurait pas à peindre ? Le Peintre me nomme enfant impatiente. Vous l’êtes. Passent les jours, les semaines, vous mettez votre désir au pas, vous l’avez jugulé, attends, vous comprenez que le tableau se fera par surcroît, par la bande, dans un coin de l'inconscient, ça attend, ça viendra, faut ce qu’il faut. Et puis enfin le tableau est là, vous le tenez à même la main, il vous brûle comme une torah qui attend son tabernacle, car l’œuvre n’est que ça, elle cherche sa cimaise, vous fuir, car elle échappe à l’intention, elle devient sa propre proposition. Le Peintre vous dit, ton soleil, c’est le Patineur.

    Et vous, vous regardez le Peintre. Vous étiez nue, mais là au plissement de ses yeux, vous quittez votre gangue, ce qui cachait encore votre nudité tombe à terre. Il s’approche et pose ses mains sur vous. Quand vous entendez tout à coup un rythme fait de sons graves, vous êtes comme happée par le tempo, les caixas de guerre sont là, elles vous somment de vous mettre en route, votre corps se détourne, vous partez vers ce halo blanc de l’autre côté, la chambre est baignée de lumière violente ou est-ce un clair-obscur, dans lequel un autel est dressé, l’autel d’où sortent des flammes, ça brûle ici, attention sacré.

    Vous êtes seule, vous vous approchez et vous penchez au-dessus du feu, ça saigne, le corps git, mais à peine le temps de contempler qu’un intrus pénètre dans la pièce.

    C’est un ours, un grand ours blanc, qui vient, il en est le gardien, il dit, ne regarde pas, ici c’est interdit. Et vous refusez. Vous dites, je le dois, et toujours vos yeux tournés vers le feu continu.

    Alors l’ours vous attrape, vous serre, vous pousse contre le mur froid, il jette ses mains sur vous, vous empoigne par toutes les poignées, vous enfonce dans le mur, et sur ces cheveux que je crois oubliés il tire, ma tête arrachée, il veut votre mal, il veut votre cri, il veut votre alarme les yeux qui cherchent fenêtre et puis qui implorent, il veut que plus jamais, il veut cette fois et toutes les autres, celles d’avant, celles de demain, il veut marquer là avec perte et fracas, il veut votre peau rouge, écorchée, et puis ces blessures sur l’arrête de la pierre, il veut que vous le sentiez devant il griffe, derrière il vous fait griffer par la roche, il va vous écrire sur chaque parcelle de votre innocence, il vous tient son plaisir et puis vous constatez le vôtre, celui que vous cachiez, il l’a vu, il vous a vue ramper, les chaînes au cou, la chienne, il a vu de vous l’ourse et là c’est vous sa chose, le sang bout en vous, le goût dans la bouche, ses dents qui vous déchirent, les seins qui crient pitié, le ventre qu’il bourre de coups, et là il vous retourne il n’aura de cesse tout, l’ours est alors en vous, vous devenez une ourse, vous aussi, vous non plus, vos bras en l’air il appuyait, vous pivotez et vous luttez, le corps à corps de l’ours avec l’ourse, ceci est le combat, il cogne et cogne encore, et vous vous débattez, il vous a touchée à la paume de la cuisse, votre hanche se disloque dans la lutte avec lui, et c’est la roche en vous, il prend sa part, il se sert, vous lui donnez son dû, il dit cesse le combat, mais vous le poursuivez, à présent la colère, celle qui ne se dit pas, on n’a jamais le droit en littérature, je ne cesserai que si tu me libères, il est votre gardien, celui de vos peurs, mais vous ne le saviez pas, il dit, tu seras Joie. Et vous criez Face d’El. 

    Et vous vous réveillez.

     

     

     

     



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