• La passe magique

    Un roman russe

    Emmanuel Carrère

    P.O.L.  19,50 €

    Je me suis souvent laissée prendre aux étranges passes magiques d'Emmanuel Carrère. Dans l'Adversaire, dans sa nouvelle érotique du Monde, dans son film envoûtant Retour à Kotelnitch. Même dans la fuite erratique du héros de La Moustache, film moins réussi, j'ai trouvé de quoi nourrir mon intérêt pour un auteur qui parvient le plus souvent à nous faire sentir cette volatile sensation du réel.

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    Mais Un roman russe s'il parvient à m'emmener jusqu'au bout de ce long récit de 357 pages, recyclant d'ailleurs des passages du film et la nouvelle du Monde, me laisse un goût amer.


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    J'ai longtemps vu Emmanuel Carrère comme un chevalier à la triste figure qui nageait comme on survit, parce qu'on n'a pas le choix, chaque œuvre, d'une nécessité impérieuse, contribuant à faire reculer l'angoisse et à rendre palpable quelques secondes le fantôme du grand-père. Ici, cette fois, dans ce texte, quelque chose ne passe pas.


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    Trois récits s'enchâssent, l'histoire d'amour avec Sophie, la belle héroïne de la nouvelle du Monde, les péripéties des voyages à Kotelnitch (quatre au total si je ne m'abuse) avec notamment la quête obsessionnelle autour d'un étrange couple, Ania et Sacha, perdus dans cette ville sans grâce de Russie, et dont l'assassinat de l'héroïne constitue en creux le nerf du récit. Enfin la méditation de l'auteur sur la personnalité de son grand-père disparu, qui fait écho à l'histoire d'un soldat hongrois abandonné plus de cinquante ans dans un hôpital psychiatrique à Kotelnitch, un reportage qui constitue l'alibi initial du voyage de l'auteur. Kotelnitch est le lieu où vont les disparus quand ils disparaissent, nous dit le narrateur.

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    Ce Roman Russe s'affiche comme une audace, un moment où Emmanuel Carrère franchit la ligne blanche et où il désobéit à sa mère en écrivant sur celui qu'elle lui a demandé de ne pas évoquer avant sa mort - la mère s'appelle Hélène Carrère d'Encausse, le grand-père, un interprète zélé des Allemands durant la guerre, Georges Zourabichvili, qui a disparu dans l'épuration bordelaise en 1945-. Mais dans cette frontière précise, au lieu d'ouvrir sur la béance, l'auteur se met au contraire à construire une citadelle, à faire bloc avec sa génitrice, à lui ressembler, incarnant tout à coup un être sûr de lui, un homme établi, épris de sa classe sociale et de son rang, même de son « joli russe », dans l'accent à défaut de la langue.

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    Curieuse métamorphose, oserai-je reprocher cela à un héritier qui fait tout pour élaborer sa transmission et en faire du bon pour lui-même et ses descendants.

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    Ce qui me met mal à l'aise tient à ce que Emmanuel Carrère n'est pas allé cette fois vers son risque, on n'entend là bien peu d'émotion et de réel, mais vers une symphonie réaliste qui force la note. La folie y ressemble à une blessure d'amour-propre, la conscience de classe se manifeste comme une revanche sur la maîtresse volage, l'enfreinte faite à la loi familiale s'empêtre dans un hommage rendu à la mère. Même lorsqu'il aborde sa culpabilité dans la mort de sa nania, c'est dans l'attitude des parents qu'il vient chercher son non-lieu. 




    La lettre à la mère n'étant jamais que la soumission d'un fils à cet amour dont il ne s'échappe pas, même pas par la grâce d'un nouveau couple et d'une infante royale. La dernière page annonçant le suicide d'un cousin permet peut-être de comprendre les voies subtiles de l'évitement quand il s'agit d'échapper à cette obscure malédiction.




    Il était dit que ce roman serait le dernier d'une adolescence trop attardée, l'adolescence s'achève mais la cause n'est toujours pas entendue. Pourtant le livre se goûte avec plaisir, l'enchâssement des narrations est réussi, la ligne brisée du temps fait ses méandres avec toujours la même finesse. Peut-être ai-je trop lu, trop vu Emmanuel Carrère, cette histoire étant une énième visite dans sa théogonie personnelle, pour en voir les effets de surprise.



    <o:p>Je n'écris généralement que sur les oeuvres que j'ai aimées, j'écris sur celle-ci pour rendre hommage à son art de conter ce qui n'est somme toute qu'un roman russe.</o:p><o:p> </o:p><o:p> </o:p>

     


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