• Marina Abramovics

    Stromboli pieta

    Droits réservés

     

     

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    Jacques Lacan
    <o:p> </o:p><o:p></o:p> <o:p></o:p> <o:p> </o:p>

     

     

     

     

    Elle avait réussi à la retrouver grâce aux Copains d'Avant,

    ce site sur internet, qui met en relation les CV

    d'anciens collégiens, lycéens ou étudiants,

    nostalgiques de renouer avec les émois

    de leur jouissante jeunesse.
    <o:p> </o:p><o:p></o:p> 

    Sa stratégie était simple, elle se donnait à voir,

    s'exhibait même,

    ressortait pour ce faire d'anciennes photos de classe,

    celles sur lesquelles on voudrait que notre bobine

    soit entourée d'un cercle rouge,

    preuve qu'on est la personne de référence,

    autour de laquelle tournent les regards

    et les souvenirs de chacun.

     

    Et c'est ainsi qu'elle réussit à retrouver d'anciens condisciples,

    dans l'espoir que l'un d'entre eux saurait ce que Maïne était devenue.
    <o:p> </o:p><o:p></o:p> 

    Cela ne manqua pas. Luc lui fit signe par mail,

    lui indiquant qu'il avait gardé des relations avec Maïne,

    avec qui il déjeunait parfois au Sélect ;

    après quelques échanges

    de plus en plus opiniâtres de sa part à elle,

    il finit par craquer et lui donner son adresse internet.


     <o:p> </o:p>

    Comment résister. Quand Maïne lut ce si gentil message

    où elle lui disait s'être inscrite sur Copains d'Avant

    uniquement pour la retrouver,

    elle, sa meilleure amie d'école primaire,

    elle répondit par un coucou amical.

     

     

    Elle n'avait jamais su résister aux gens qui lui déclaraient leur amour.

    Elle se souvenait bien sûr de cette première amie de cœur,

    celle avec qui elle parlait en rentrant de l'école,

    le long des lents raccompagnements d'une maison à l'autre,

    qu'on refaisait dans l'autre sens, et puis à nouveau,

    parce que ce qui était à dire ne pouvait l'être demain.

     

    Elle avait oublié les circonstances du moment

    où cela avait commencé à ne plus aller, en fait,

    cela avait-il seulement commencé un jour ;

    elle pensait que la relation s'était effilochée,

    comme si tout ce qui était à dire avait été prononcé

    en temps et en heure.

     

    En tout cas, un jour, elle n'avait plus été là,

    et cela ne lui avait pas manqué.


     <o:p> </o:p>

    Aujourd'hui, elle se demandait

    si elle avait seulement été amie avec elle,

    ou si celle-ci ne l'avait pas sucée,

    je veux dire, flattée, embaumée, massée,

    caressée, amadouée, statufiée,

    de son regard admiratif et de ses questions serviles.

    Oui, elle en venait à la haïr. Et elle en ignorait la cause.

     

    <o:p> </o:p>

    Tout avait commencé par un mail,

    après la première salve, celle des retrouvailles,

    des envois de photos qu'on ignorait que l'autre possédait,

    ah tiens, tu m'avais accompagné ce jour-là,

    tu m'avais prise en photo au club,

    et celle-ci,

    tu connaissais donc mes cousins d'Amérique,

    tu venais aux concerts du conservatoire,.

    Maïne se rendait compte qu'elle avait partagé avec elle

    plus qu'elle ne l'avait retenu,

    elle avait un nombre incalculable de photos d'elle,

    durant son enfance et sa jeunesse,

    comme si une chroniqueuse l'avait suivie,

    quasiment depuis la sortie de la maternelle

    jusqu'à sa terminale,

    prenant surtout des photos

    que personne dans sa famille n'avait d'elle,

    puisque capturées à partir du pas de la porte,

    dès qu'elle quittait la maison et avant qu'elle n'y rentre.


     <o:p> </o:p>

    Le mail disait : j'arrive vendredi 13, à 12h, Gare de Lyon.

    Comment dire non à une si fidèle amie ?

    Maïne lui proposa le gîte, le couvert, de l'aller chercher à la gare

    et de la piloter dans Paris, en guide reconnaissante,

    en souvenir de cette vieille amitié.

    Elle prépara même quelques visites d'expo,

    un spectacle, un repas avec d'autres amis.

    Elle aurait dû se méfier.


     <o:p> </o:p>

    A sa question sur la durée de sa visite,

    son amie lui chuchota qu'elle avait un train huit jours plus tard.

    Dans le système de valeurs de Maïne,

    l'hospitalité dure trois jours comme au Maghreb

    ou comme pour déguster le poisson,

    le premier jour, c'est délicieux,

    le deuxième, c'est consommable,

    le troisième, cela commence à sentir.

     

    Mais Maïne, décidément bien aveugle,

    mit cela sur le compte d'une éducation différente de la sienne,

    d'une sensibilité moins développée

    aux calages nécessaires à une bonne vie en société.

     

    Et puis elle avait décidé que tout allait bien se passer.

    Une si solide histoire commune.


     <o:p> </o:p>

    Mais quand elle apparut devant elle au-dessus de l'escalier,

    à la simple vue de sa tenue,

    si on avait été dans le Sud des Etats-Unis,

    sur fonds de musique country,

    peut-être aurait-elle mis cela sur le compte de l'exotisme,

    mais là en France, à la dépose minute de la Gare de Lyon,

    le jean décoloré,

    le gilet en denim cachant mal

    la chemise à carreaux bleus et blancs,

    la coupe défraîchie et la couleur à l'identique,

    toujours la même allure rase-motte,

    mais vingt-cinq ans plus tard,

    le même look petite fille,

    mais vingt-cinq ans plus tard, en blondasse décolorée,

    elle s'en voulut, décida de ne rien dire,

    de ne pas faire de grimace,

    mais la grimace était intérieure,

    grandiose, elle sentit qu'elle allait souffrir.

     

    <o:p> </o:p>

    Pendant huit jours, pas un instant pour récupérer ; 

    l'amie la collait, partout où elle allait.

    Alors, elle essaya la nostalgie. 

    A peine la grâce d'un souvenir évoquée,

    que l'autre intervenait

    et par la nature bestiale des commentaires,

    la qualité saugrenue, que dis-je la qualité,

    la médiocrité des remarques,

    la rendait à son destin périssable.

     

    La conversation peinait

    entre ridicule et trivialité,

    dans le style,

    hier, j'ai mangé un œuf dur, les cocos, c'est bon.

     

    Elle croyait revoir une des voisines d'enfance

    de sa grand-mère, 

    qui tuait le lapin à même la porte de sa maison de jardin,

    le crucifiant sur le dos et le déshabillant, écorché vif : peau de lapin !

    Lapin jamais plus mangé, jamais plus envie,

    dégoûtée.

     

    La vieille amie d'enfance en vieille tout court,

    une vieille à la quarantaine,

    une amitié en quarantaine sans date de péremption.

     

    <o:p> </o:p>

    Tentons de comprendre,

    ce n'est pas qu'elle était moche,

    ce n'est pas qu'elle s'habillait mal,

    ce n'est pas qu'elle n'avait pas de conversation,

    c'est que vingt-cinq ans plus tard,

    elle n'avait pas progressé,

    elle parlait toujours comme une enfant,

    qui s'étonnait de tout,

    elle avait gardé la posture

    de jouissance obscène de l'enfant rose ; 

    la naïveté fraîche était devenue rance.

     

    Maïne ne la supportait pas,

    devenue vieille, tout en restant enfant.

    En fait ce que Maïne n'admettait pas, 

    c'était le contraste :

    une vieille petite fille, une petite vieille fille.


     <o:p> </o:p>

    L'admiration,

    qu'elle revendiquait avoir pour elle

    tout au long de ces années,

    devenait suspecte :

    être admirée par quelqu'un qu'on n'admire pas

    est le sentiment le plus cruel qui soit.

    Cela vous salit, comme la bave.

     

    Et quand elle donna l'estocade finale,

    quand elle avoua,

    sans que Maïne n'ait en rien sollicité

    quelle que confidence que ce fût,

    elle en était plutôt à étudier les différentes solutions

    lui permettant de fuir une quelconque intimité,

    quand elle confia,

    qu'elle n'avait jamais joui,

    oui, tout à trac comme ça,

    sans qu'on lui demande rien,

    Maïne eut un haut-le-cœur

    comme devant la pire des obscénités

    qu'il lui ait été donné d'entendre.


     <o:p> </o:p>

    Bien sûr, elle se souvenait de sa jalousie

    quand son amie était sortie

    avec un des types les plus en vue du lycée,

    jamais alors elle n'aurait pu penser

    que celle-ci ne jouissait pas dans les bras de ce musicien de génie.

     

    C'est comme si cette remarque mettait à bas

    les quelques admirations qui lui restaient pour elle.

     

    Maïne essaya de se raccrocher à quelque chose.

    Ce fut la maison. Son amie avait dessiné les plans

    et construit sa propre maison.

    C'était bien, ça, digne d'une femme debout.

    Elles commencèrent à en parler,

    Maïne lui demandant d'où lui venait ce rêve.

     

    Celle-ci lui confia bouche en coeur

    que c'était de l'avoir écoutée parler d'architecture,

    d'avoir admiré la maison contemporaine

    que le père de Maïne avait fait construire,

    d'avoir compris que le secret désir de Maïne

    était d'en faire construire une un jour.


     <o:p> </o:p>

    Quand Maïne comprit que son rêve avait été de réaliser le sien,

    elle fut prise d'une violente envie de la boxer,

    de lui retirer ce sourire si naïf qu'il en devenait pervers,

    comme si cette femme en panne de ressenti

    s'invitait dans ses ressentis à elle,

    lui empruntait ses rêves,

    endossait ses souvenirs

    par les photos qu'elle avait prises de sa jeunesse.

     

    Elle eut le sentiment d'avoir été violée

    sans s'en être aperçue.

    Mais  dès que l'idée lui vint

    de lui sortir ses quatre vérités,

    elle la prit en pitié,  ne l'estima pas suffisamment forte,

    considéra face à elle le bébé cadum en panne de vie

    et s'abstint de tout commentaire,

    et même de toute parole jusqu'au raccompagnement à la gare.

     

    Finalement, cela ne portait pas à conséquence,

    et elle ne la reverrait pas de sitôt.

    <o:p> </o:p>

    Mais c'était une erreur, l'autre s'accrochait.

    Quelques mois plus tard,

    elle lui demanda

    à revenir chez elle,

    elle passait un examen à Paris,

    juste une journée.

     

    Pour un jour, Maïne fit sa généreuse.

    Un des soucis de Maïne

    était d'oublier très vite les mésaventures,

    elle était très capable de ne conserver

    que les bons souvenirs,

    c'était le fruit d'un long apprentissage,

    mais elle se retrouvait parfois

    à revivre la même situation,

    comme s'il lui fallait des essais-erreurs successifs

    pour se faire une opinion et surtout une décision.

     

    Elle se retrouva donc à réinviter l'amie.

    Et évidemment, celle-ci en profita,

    elle arriva la veille au matin et ne repartit

    que le surlendemain au soir,

    tout ça pour un oral devant jury

    durant à tout casser une heure.

     

    <o:p> </o:p>

    Maïne but la coupe jusqu'à la lie,

    on ne l'y reprendrait plus.

    Pour se venger,

    elle fit des commentaires désobligeants

    sur le look de son amie,

    sous couvert de la coacher pour son examen,

    se montra désagréable au moment du débriefing,

    fit à peine la cuisine.

     

    Après son départ,

    elle ne répondit pas à ses mails,

    malgré les aimables invitations

    à venir dans la fameuse maison,

    à laquelle l'autre avait apporté quelques aménagements,

    sans doute suite à ses remarques,

    qu'elle avait dû faire sans même y prendre garde.

    Maïne repérait très vite les défauts d'un plan de maison, 

    ayant pris l'habitude de les lire dès sa prime jeunesse.
    <o:p> </o:p> 

    A cette idée, qu'à peine quelques semaines après sa visite,

    l'amie avait déjà trouvé de quoi alimenter sa machine à vvre,

    Maïne décida qu'elle ne la reverrait pas,

    pour ne pas se retrouver à lui donner à son insu,

    par ses paroles et son exemple,

    son programme de vie pour les vingt prochaines années,

    surtout si celui-ci consistait à réaliser ses rêves à elle. 
     

    Mais elle ne voulait pas non plus l'accuser

    de quoi que ce soit, parce que cela aurait donné

    une consistance de réalité

    à des signes ténus

    qu'elle percevait,

    mais dont elle n'était pas sûre que l'autre eût conscience.

     

    En fait, Maïne se demandait si elle ne rêvait pas tout ça,

    si ce n'était pas sa vanité

    qui lui faisait voir et entendre et interpréter dans ce sens

    tout ce qui se passait.

    Et cela, c'était le pire pour Maïne,

    car c'était l'histoire de sa vie,

    elle avalait des couleuvres,

    s'en rendait compte,

    mais avant d'en tirer les conséquences,

    commençait par douter de ses sens.

     

    Mais à l'inverse, il faut bien dire que parfois,

    Maïne se racontait des histoires. 

     


    Tiens par exemple dans le cas de son amie Maud,

    celle-ci pouvait finalement n'être qu'une bonne copine,

    pas très fute-fute, un peu beauf,

    cela aurait tout juste mérité un mot condescendant,

    expliquant qu'on est débordé, qu'on n'a pas le temps,

    que cela aurait été avec plaisir, qu'une autre fois peut-être. 

     

    Et puis les histoires de gens qui se copient,

    la fameuse théorie de Girard sur la médiation triangulaire du désir,

    vieilles comme Saraï, je désire ce que tu désires.

     

    Prendre les rêves des autres et s'en faire un rêve à soi,

    c'est même l'histoire des familles,

    la fille qui réalise le rêve de la mère.

     

    Mais ce qui est étrange dans notre cas,

    c'est que Maud a réalisé un des rêves de Maïne

    et qu'elle a tenu à la retrouver.

    Pour lui en faire part ?

    Histoire de la déposséder de son destin ?

    De s'inviter dedans ?

    De réussir ce rêve, un peu à sa place ?

     

    Des tas de gens construisent des maisons,

    certes les femmes en moins grand nombre,

    certes des femmes qui font leurs plans

    ou qui réalisent elles-mêmes les travaux,

    c'est plus rare.

    Et si Maïne avait réalisé elle aussi ce rêve-là,

    comme d'autres qu'elle avait mis au monde,

    elles en auraient ri toutes les deux,

    cela aurait même peut-être nourri une vieille concurrence. 

     


    En fait, ce que Maïne cherchait à comprendre,

    c'était la raison de sa détestation pour cette pauvre fille,

    qu'elle aurait volontiers prise pour un punching-ball.

     

    Et il faut bien dire qu'au terme de ce récit,

    c'est toujours une interrogation.

     

    Peut-être lui en veut-elle de n'avoir jamais joui ?

    Pourtant quand elle l'a dit,

    Maïne a eu des larmes dans les yeux.

    Pauvre, pauvre Maud,

    elle venait de lui annoncer une infirmité,

    un handicap terrible.

    La révélation d'une misère cachée, secrète. 

     

    D'un côté; Maïne s'était demandée,

    si l'autre, sentant son hostilité, n'utilisait pas

    ce subterfuge pour l'apitoyer.


     

    Mais de l'autre, Maïne se sentait coupable,

    comme quelqu'un en bonne santé,

    ayant bien profité

    de toutes ces années de sexualité rebondie,

    épanouie, flamboyante et exultée.

     

    Et de savoir quelqu'un en face,

    quelqu'un qui en plus tient à vous imiter,

    en panne de plaisir, c'est introduire une ombre,

    un reflet,  voire même une menace

    sur sa propre jouissance et celle à venir.

     

    Crainte de se voir barrée, là.

    Et comme dit Lacan.

     

    De cette histoire indécidable,

    Maïne sortit penaude.

    Elle hésitait entre l'évocation

    d'une amitié défunte

    et le soupçon d'une tromperie glauque.

     

    Et je dois bien l'avouer,

    moi aussi.

     

     

     

     

     

     

     

     


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