• La sandale de Paul Bowles

     

     




     

     

    Se serait-il assis à ses côtés, déchirant son paquet de Stuyvesant

    d'un geste impatient, si elle n'avait élu refuge sur le muret

    d'un de ces cast-iron building du Sud de Manhattan

    pour fumer enfin sa première cigarette depuis la sortie de l'avion. 
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    L'homme est là, dans une chemise hawaïenne rose indien,

    une casquette blanche

    posée drôlement sur sa tête, un pantalon blanc et des chaussures greiges.

    Trop fluo pour cette fin d'été, au lendemain du Labour Day,

    à quelques centaines de mètres de Ground Zero.
    <o:p> </o:p>



    La conversation avait commencé par un de ces instants prévisibles

    que connaissent les femmes seules

    dans les rues des grandes villes.

    La question des origines. Where do you come from ?

    Dans le même mouvement, elle était sommée de se replonger

    dans le passé et d'en revenir tout à la fois.

     

    Combien de renoncements, de bifurcations, de colères, de choix légers,

    de décisions absurdes pour amener à cette même heure ces deux-là

    qui ne se connaissaient pas au même endroit le même jour ? 
     



    Guess where I come from ?

    En répondant guess,

    elle avait enclanché le mécanisme.

    Il était 6 p.m. La machine à séduire s'était mise en marche.

    Rien à craindre sous l'abri de ciel bleu de Broadway

    du jeu d'une rencontre sexuée.

     

    Par une sorte de réflexe, elle cueille les micro-signes

    de la séduction chez l'autre,

    en prêtant attention à la combinatoire,

    car seule la combinatoire du désir peut varier,

    laissée à la créativité, comme on dit ici, du partenaire. 
    <o:p> </o:p>


    Elle goûte alors l'instant exquis

    de se retrouver exilée dans les yeux d'un étranger :

    Turque ? Australienne ? Vous venez de Hollande ?

    Non, Allemande ? Espagnole ?

    Les mots anglais font défiler des paysages lointains.
    <o:p> </o:p>


    Peut-elle provenir de tous ces pays-là ?

    Porte-t-elle les traces de toutes ces cultures en elle ?

    Sur elle ? Sur son visage ?

    Elle revoit mentalement sa peau de rouquine, ses cheveux foncés,

    ses pommettes hautes et ses yeux plissés lorsqu'elle sourit.

    Elle se voit Turque mâtinée Esquimaude –

    des hordes nordiques n'ont-elles pas déferlé

    sur les Balkans ?

    Et ne ressemble-t-elle pas à son amie Lysbeth

    d'Utrecht aux Pays-Bas ?

    Quant à Allemande et Espagnole,

    comment a-t-il deviné les flux qui l'ont irriguée ?  
    <o:p> </o:p>



    Un éclair dans les yeux de l'homme lui rappelle

    que tout ceci n'est qu'un jeu,

    qu'on est à Manhattan,

    Rome de toutes les météqueries.

     

    Elle est une métisse comme n'importe qui ici.

    Pas de place pour une vanité d'Européenne

    qui se flatterait d'être le fruit de tant de mélanges. 
    <o:p> </o:p>


    Guess who I am from

    .

    Si seulement le voyage lui avait fait oublier

    qui elle était, d'où elle venait.

     

    Mais le désir lu une fraction de seconde dans ses yeux

    la replonge dans l'atmosphère de son départ en bandoulière. Les relations.

    Toutes les mêmes partout. 


    <o:p> </o:p>


    Finalement, il a deviné. French. Vous venez de France ?

    Irruption du français. Foutu. Oui. D'où ? De Paris.


    <o:p> </o:p>


    C'est maintenant son tour.

    Elle doit mettre un pays

    sur les feuilles d'amaranthe détourées,

    sur les collages d'herbage

    s

    ur fond rose du coton indien de sa chemise.

    Cet homme est une perruche. Flamboyance.

    Elle note quelques ridules au coin des yeux,

    le teint hâlé d'un homme vivant au grand air.

    Incongruité si près du temple du Nasdaq.

     

    Pour un peu les embruns de la baie remontant la West Street,

    tournant dans la 10th et redescendant dans Broadway

    viendraient faire voler la casquette,

    rabattre ses cheveux sur ses yeux.

     

    Elle le regarde amusée. Elle est toute à la rencontre.

    Il lui donne un indice qui ne lui sert à rien.

    Il est instructeur de golf pour enfants.
    <o:p> </o:p>


    Elle hésite à répondre et donne sa langue au chat.

    Il dit. Tanger, Maroc.

     

    Si le ciel de New York n'avait été si proche

    dans ce Sud de fin de soirée,

    aurait-elle pensé à Paul Bowles et à son Sheltering Sky ?

    Celui-là n'avait pourtant rien de son élégance.

    Sauf peut-être la couleur sable de ses espadrilles tressées

    et la brillance de la peau

    sur les arêtes dorées de ses bras.

     

    Dès que le mot Tanger fut prononcé,

    Tanger fut là pour elle, le brouhaha de la ville,

    les odeurs. Dans son regard elle lisait les courses des enfants

    accrochés aux basques des touristes dans le souk,

    les rires gouailleurs de l'insouciance.

     

    Il incarnait l'homme sans psyché, adhérant à son corps

    dans l'immédiateté de la sensualité.

    Tout à Tanger en même temps qu'il était tout à New York.

    Et, à peine au fond du double éclat de ses yeux,

    l'ombre de la soixantaine qu'il faudrait bien affronter

    mais pas demain, non pas demain.
    <o:p> </o:p>


    Tous deux dans la rue,

    une cigarette aux lèvres et John passe.

    Hi John. Hi Khalil. Il est ici chez lui.

    New York et Tanger, mêmes Babylone.

    Mêmes rues à fleur de sens, même humanité

    à portée de voix, de main, de langue.
    <o:p> </o:p>



    Il manque un nom à son portrait. Mrabet, Khalil Mrabet.

    Et de nouveau Paul Bowles s'impose à elle.

    Cinq valises de cuir beige posées l'une sur l'autre,

    étiquetées de carton.

    Cinq valises toujours prêtes.

    A dix-neuf ans à Paris, à vingt-et-un ans à Tanger,

    plongé dans la musique Gnawa,

    flirtant avec les musiciens de Jajouka

    et baisant avec Mrabet,

    Mohamed Mrabet.

    le conteur, celui que les sites Internet officiels

    de Paul Bowles ignorent. 


    <o:p> </o:p>


    Tu t'appelles Khalil Mrabet ? C'est vrai ?

     

    Est-ce que tu as connu Mohamed Mrabet à Tanger ?
    <o:p> </o:p>

    Mohamed ? C'est mon cousin.
    C'était l'ami de Paul Bowles. 
    <o:p> </o:p><o:p></o:p>



    Tu as connu Paul Bowles ?


    Oui, bien sûr.
    <o:p> </o:p>


    Khalil Mrabet, Marocain de Tanger

    vivant depuis trente-cinq ans à New York,

    instructeur de golf pour enfants,

    copain de John et fumeur de Stuyvesant, a été,

    fut un familier de Paul Frédéric Bowles à Tanger.

    Délices de la rencontre.


    <o:p> </o:p>


    Hi Jim. Hi Khalil. C'est Jim qui passe cette fois.
    <o:p> </o:p>

    Jim a un passé d'héroïnomane et un présent de chiffonnier.

    Courbé, il avance, des centaines de chiffons torsadés

    de toutes couleurs agglutinés les uns aux autres

    juchés sur son dos comme une histoire de famille

    dont il ne se remettrait pas. 


    <o:p> </o:p>


    Jim est né dans West Village, a pris son premier shoot

    dans West Village.

    Il mourra probablement dans West Village.

    Peut-être d'un accident de rue,

    en traversant il n'aura pas vu le taxi jaune,

    caché par ses dread-locks

    ou par les torsades arrimées à son épaule.

    Mais aujourd'hui, Jim n'a pas le temps.

    Il ne s'arrête pas pour causer.

    A New York, même les chiffonniers sont pressés.
    <o:p> </o:p>


     

    Mumm, mumm. Khalil Mrabet, hein.

    La chose est fort belle. La carte de visite.

    Elle veut vérifier.

    Il s'appelle vraiment Mrabet. Mais Mrabet ?

    Comme les Dupont du Maroc ?

    Ou Mrabet comme une rareté, une seule famille à Tanger ?

    Et vraiment son cousin, son cousin germain ?

    Parce qu'un autre degré de cousinage ne saurait suffire

    pour la légitimité de son histoire.

    Il s'agit de fonder un nouvel épisode de la littérature.

     

    Mohamed Mrabet écrivit .... avec Paul Bowles ;

    il avait un cousin Khalil, qui l'accompagnait chez Paul étant enfant,

    qui s'est exilé à New York...

     

    et qui avait revu Paul peu avant sa mort. En mil-neuf-cent-quatre-ving-dix-huit.

    C'est ce qu'il dit. C'est plausible.

    Paul est mort le dix-huit novembre mil-neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf.

    Khalil l'a vu un an avant son décès.
    <o:p> </o:p>



    Khalil poursuit sa tentative de séduction. Invitation au tagine.

    Spectacle oriental.

    Va-t-elle y aller ?

    Pour en savoir davantage.

    Parce que le petit garçon, Khalil,

    a reçu les hommages de ce Monsieur Paul.

     

    Le bad boy dit que non. Qu'il n'a jamais avec Paul... qu'il n'aime que les femmes.

    Mais que son cousin bien sûr, lui, enfin.

    Pudeur. Et Jane, la femme de Paul, dans tout cela.

    Il a un haussement des épaules, un sourcil ennuyé.

    Comme pour une conversation

    qu'il aurait déjà eue, il y a longtemps, en famille.

     

    Parce que tout de même Paul était marié et ses fredaines avec son cousin.

    C'était de notoriété publique. Le scandale, la sensualité,

    le livre de Mohamed où il se raconte.

     


    Pauvre Jane ! Mais Khalil évacue la question.

    Paul et Jane n'avaient rien en commun.

    Ils n'étaient pas faits pour s'entendre.
    <o:p> </o:p>



    Dans la rue qui se fait déserte en cette fin de soirée,

    Khalil tente une histoire des Mille et Une Nuits à la newyorkaise, pour la retenir.

    Le coup du Mac Nelly, vous connaissez ?

     

    Un homme errant, en longue djellabah,

    vivant de la charité publique,

    suppliant pour quelque morceau de pain

    les enfants mendiants du souk de Tanger.

    Un homme jeune,  blanc, aux longs cheveux gluants.

    Un Christ errant. Puis un jour il repart vers l'Amérique.

    Pourquoi est-il venu ? Pourquoi est-il reparti ?

    Il quitte Tanger et laisse à Khalil une carte de visite. Mac Nelly.

     

    Quand Khalil arrive à New York, il l'appelle de Brooklyn,

    de chez un de ses oncles qui a émigré là.

     

    Il descend dans la rue pour attendre son ami.

    Et c'est une limousine silencieuse qui se glisse devant lui.

    Mac Nelly ouvre la portière, le fait monter

    et l'emmène dîner au Waldorf Astoria. Khalil s'étonne.

     

    Comment a-t-il pu vivre une vie de pauvre hère avec cette famille prospère.

    Mac Nelly répond qu'aujourd'hui,

    quand il voit un Jim, un pauvre de New York,

    il sait ce que l'autre ressent, la faim au ventre,

    les viscères retournés,

    les dents déchaussées,

    les os douloureux du contact des vêtements.


    <o:p>Khalil aime raconter. Il pourrait ainsi durer, durer. </o:p>


    Mais il sent qu'elle échappe, qu'elle est déjà ailleurs.

    Il donne l'estocade finale, la maîtresse feinte

    qui aurait dû lui faire rendre les armes.

    Une rareté, un autographe suant

    caché dans un endroit improbable. 

    La preuve.


    <o:p> </o:p>


    Ce qui vous le reconnaîtrez authentifie toute l'histoire.
    <o:p> </o:p>

    Dans les dernières secondes de leur rencontre,

    Khalil tente le tout pour le tout

    et se déchausse là dans la rue.

    Il lui montre l'intérieur de son espadrille.

    Ces chaussures m'ont été données par Paul Bowles,

    la dernière fois que je l'ai vu. Regarde. 


    <o:p> </o:p>


    Et au fond, sur la semelle de cuir doré,
    écrit au stylo noir épais, elle lit incrédule :
    <o:p> 
    </o:p>
    Paul Bowles


    Tanger

     

     

     

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    Jeudi 17 Avril 2008 à 08:55
    De Ryadi Revue des littératures du Sud
    Ryadi, je reprends de votre commentaire la partie allégée (les milliers de liens qui ne renvoient à rien sont inutiles) Badia Hadj Nasser "El velo al desnudo" Jean Dejeux « Le roman le plus audacieux de la littérature féminine marocaine » Le roman débute par la description d'une société : celle de la bourgeoisie marocaine de Tanger. L'élève, la petite Yasmina, circule entre la maison traditionnelle et l'école française qui lui enseigne un idéal de liberté. Yasmina Cheikh, personnage central du roman « Le voile mis à nu » passe d'un monde à l'autre. Venue à Paris elle tente d'adopter une époque, celle née des années 68. La jeune femme vogue dans la société occidentale avec une absence de repères, tiraillée entre deux mondes. Les tensions de la rencontre dans les rapports amoureux s'affirment et s'affûtent à travers le texte écrit par Badia Hadj Nasser. Jacques Chevrier. Pouvoir, sexualité et subversion dans les littératures du Sud. Revue des littératures du Sud. "Il est clair que la sexualité constitue aujourd'hui l'un des thèmes dominants de la plupart des textes majeurs de ces dernières années, que ce soit les oeuvres de Sony Labou Tansi, Calixthe Belayan, Rachid Boudjedra ou Badia Hadj Nasser. " Le livre sous le titre « El velo al desnudo »est en vente en ligne sur : http://www.editions-France
    2
    mona
    Jeudi 17 Avril 2008 à 13:42
    paul Bowles
    merci , Anthropia !
    3
    moni
    Jeudi 17 Avril 2008 à 20:01
    première visite
    cela fait plaisir de découvrir ton site sur ce beau texte de tanger. bravo anthropie. cette lecture m'a fait oublier un dîner manqué...
    4
    Anthropia Profil de Anthropia
    Jeudi 17 Avril 2008 à 21:30
    Et bien, bonjour Moni
    Et merci Mona. Cela fait Dupont et Dupond cette affaire-là. Bienvenue donc à Tanger ou à New York juste pour quelques heures, en transit.
    5
    Juléjim
    Vendredi 18 Avril 2008 à 12:03
    Rencontres
    Dis-moi un peu, cette fin d'après-midi montreuilloise, ce dimanche, aurait quelque chose à voir dans le souffle et l'énergie qui t'ont inspiré ce beau texte ? Si oui alors vivement dimanche prochain ! ;-))
    6
    Anthropia Profil de Anthropia
    Vendredi 18 Avril 2008 à 20:05
    Raté
    Non, ça c'est un texte datant un peu, de mon dernier séjour à New York. Merci, Juléjim
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    7
    Dimanche 20 Avril 2008 à 09:45
    Texte
    Bien. Très bien.
    8
    Lundi 1er Décembre 2008 à 11:03
    La sandale de Paul Bowles
    Pourquoi "pauvre Jane"? Elle-même aimait si peu les hommes... J'ai beaucoup aimé votre texte (découvert grâce à notre ami à tous, Passou, de la RDL) et suis d'autant + touchée que je vis à Tanger depuis 5 ans 1/2 et que, comme tant d'autres, je me "targue" d'écrire "sur" Tanger et autres vanités... Je vous invite à visiter par chez moi... Et reviendrai avec plaisir sur votre site que je classe en favoris. Bien à vous... La Déferlante de Mots
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