• Les suicidés de la République

    Florence Reymond

    crédit photo Anthropia

     

     

     

     

    Souvenir d’une lointaine thèse, la reproduction des schèmes familiaux dans le rapport au travail. Qu’est-ce à dire ? Un salarié entre dans une société et y reste, dès lors qu’il y retrouve des modes d’affiliation proches de ceux qu’il a découverts avec sa famille. C’est un mode de fonctionnement dans lequel il sait se mouvoir : il peut donc s’adapter, l’organisme le coopte comme sien.

     

    Dans le cas de entreprises publiques ou parapubliques, citons au hasard Renault, France Télécom, on peut énoncer que le salarié y a trouvé une culture clanique, des modes d’identification et des réflexes collectifs qu’il perçoit comme familiers, une solidarité monnayée contre l’acceptation d’une hiérarchie forte, contre une définition de poste étroite, sans beaucoup de possibilités d’initiative (pas une tête ne dépasse), bref il s’y sent bien parce qu’il y trouve la protection d’un groupe moyennant une position infantilisée, ou une position institutionnelle prédéfinie, ou une position de silencieuse indifférence dans le cas où l’individu va chercher ailleurs ses modes de valorisation. Dans les trois cas, c’est du donnant-donnant, chacun s’y retrouve dans le contrat et cela peut durer longtemps, du XIXème au troisième quart du XXème siècle, cela se passait ainsi.

     

    Catastrophe, quand les directions décident de changer de paramétrage. Privatisation du groupe public, adoption des codes du privé, diminution du nombre de niveaux hiérarchiques (d’où perte du sentiment d’encadrement), développement de l’impératif d’initiative (« sois autonome »), ce que Renault appelle « créativité sur les modèles », au Technopole ou que France Télécom nomme « nouvelles méthodes de travail », notamment en matière de contact client.

     

    Ces professionnels, qui « exécutaient » les tâches prévues dans un cadre rassurant, même ceux qui venaient d’entrer, ayant enfin obtenu un poste dans ce type d’entreprise comme la famille l’avait souhaité, se retrouvent trompés sur la marchandise. Brutalement livrés à eux-mêmes, c'est-à-dire à personne, puisque n’ayant que peu développé leur sens de l’individualité, l’autonomie pour eux a quelque chose de vertigineusement anxiogène. Une appartenance à un système clanique fait de vous une sorte de moitié d’homme, une partie libre, une grande partie prise dans l’appartenance au groupe. Si le groupe se délite, si les repères disparaissent, l’individu se retrouve comme un adolescent hors de sa coque, le fameux homard dont parlait Françoise Dolto dans son Complexe du même nom. Quoi de plus logique alors que ces « nouveaux adolescents » de la maturité se sentent mal à l’aise (stress), aient des difficultés à évoluer (sentiment de harcèlement moral), et pour certains se suicident.

     

    Mais plus encore que la protection locale d’une entreprise, ils ont perdu, en même temps que leur statut, l’appui d’un Etat protecteur, l’intervention d’un gouvernement bienveillant, l’arbitrage d’un Président secourable. Car ces suicidés des groupes publics sont aussi des sacrifiés de la République, ils ont compris qu’il n’y avait plus de recours dans un pays qui a voté pour le démantèlement de ses fondements mêmes. Quelque part ces désespérés nous parlent de nous-mêmes, d’un modèle social disparu, d'un nouveau qui s'impose, de l'étrange mutité des partis et syndicats de gauche à défendre le peuple.

     

    Les suicidés de la République sont les signaux forts, que quelque chose a changé au Royaume de France.

     

     

     

     

     


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