• Make your own transition

    Transitioners : Le Producteur

    Société réaliste (Ferenc Grof et Jean-Baptiste Naudy)

    Cliché Anthropia

     

    La Synagogue de Delme, centre d'art contemporain quelque part entre Nancy et Metz, en la personne de Marie Cozette, sa nouvelle directrice, et d'un Conseil d'Administration prêt à toutes les expérimentations, accueille Société Réaliste, coopérative artistique créée en 2004 par Ferenc Grôf et Jean-Baptiste Naudy. Comme ils se présentent eux-mêmes, ces artistes sont les étranges ouvriers d'entreprises de recherche appliquée, qui se consacrent à l'esthétique révolutionnaire ou au design des idées.



    "Transitioners est un bureau de tendances, spécialisé dans les transitions politiques. En transposant les principes du design prospectif, généralement utilisé par les professionnels de la mode, dans le domaine politique, Société Réaliste interoge la révolution (transition ?) comme catégorie centrale de la société occidentale contemporaine. Comment produit-on une "transition démocratique" ? Quel est le rôle du design dans la conversion permanente du flux politique en mythologie ? Comment l'effet d'un événement sur les citoyens peut-il être transformé en un affect sous contrôle ?"

     

    En fonction de l'atmosphère du moment, Transitioners définit l'ambiance dans laquelle devront être développés les mouvements de transformation sociale de demain, afin de maximiser leur efficacité. En examinant les mutations de la révolution en tant que forme, il propose à qui voudra s'en emparer des outils visuels et sémantiques prêts à l'emploi : logotypes, champs lexicaux, théories révolutionnaires ou utopies, etc.



    L'interrogation centrale de la collection 2008 porte sur la séparation progressive du libéralisme et du socialisme du XXème siècle. Si leur genèse est commune et que les grands penseurs utopistes ne les différenciaient pas, les événements de 1830 et 1848 les ont progressivement mis dos-à-dos. Cette affrontement binaire entre libéralisme et socialisme constitue encore aujourd'hui la base de nos représentations et a composé un chapitre majeur de l'histoire moderne. Pour Transitioners, il est donc crucial d'interroger ce schisme idéologique, sa pertinence et ses contradictions. L'enjeu de la collection Le Producteur consiste à savoir en quoi ces mouvements partagent un socle mytologique commun, et comment celui-ci peut nourrir le design des transitions de demain."





    Dans ce projet, les artistes nous invitent à entrer dans un Bureau de Tendances, ces cabinets de catalogues, aux couleurs, aux matières, aux odeurs, aux sons en vogue. Ce faisant, Société Réaliste nous trempe dans un cynisme dangereux : venez donc préparer votre transition idéologique, en consultant les modalités possibles du produit Révolution. En kit, façon Ukraine, Orange ou Bleu ?, avec icône à nattes ou sans ? Vous voulez un drapeau, des Armes gravées sur le bouclier, quelques concepts fondateurs ? La Transition démocratique clef en main. Voilà nos Transitioners, transformés en Nettoyeurs du souffle révolutionnaire. On est loin du Rêvons d'Or de Jean-François Lyotard, le philosophe, Re-vons-d'or, syllabes prises dans les plis du drapeau Révolution d'Octobre, comme une contraction secrète de l'obscène politique, le travail du rêve ne pense pas, mais il agit souterrainement.

     

    Ici tout est déployé, dans un déroulé dont l'objectif est clairement la démystification de la ferveur rouge, la réduction des inventions des mouvements utopistes du XIXème siècle, mise à plat et transparence garanties. La transition comme un nuancier, au choix le ton, les mots, les images et les villes. Comme un sextant, on fait glisser pour trouver la meilleure composition. Une froide opération mentale et de goût, une adaptation à l'époque. Ce sera Orange pour la Révolution Orange en Ukraine. Ah, à Beyrouth aussi, ils veulent la Révolution Orange. Qui n'en veut, qui n'en veut. Ici on vend des oranges pas cher.

     

    Est-ce la limite ou le scandale voulu de cette oeuvre, elle dérange, elle nous emmène dans l'interlope de nos manifs, du côté de la manipulation par certains de nos ardeurs, elle présuppose qu'un cartésien pourrait à l'ombre d'un Bureau penser les symboles. Mais elle encourage aussi à penser tout ceci dans des cases, des rubriques, des schémas.

     

    Elle semble méconnaître ce que Sébastian Haffner dans Histoire d'un Allemand décrivait, une révolution se fait d'abord dans l'apprentissage d'une manifestation, dans ces pas qui montent à la tête, dans cette formation accélérée des slogans et de l'histoire des mouvements qu'on enseigne dans la fratrie d'une marche. Sébastian Haffner parlait alors des jeunes Hitlériens, formés à seize ans dans les manifestations, prêts à donner l'assaut derrière leur Führer dix ans plus tard, à brûler et à détruire dans les nuits de cristal.

     

    Si l'art est d'abord question sur notre époque, s'il force à creuser les fondements de nos croyances, alors ce travail a atteint son but. On aurait aimé pourtant qu'il n'ait pas cette perfection totalisante, cette complétude qui bloque. C'est alors au spectateur de déconstruire ce trop bel édifice.

     

     






     

     

     

     

     

     

     


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