• crédit photo anthropia # blog

     

     

    Longtemps que je n’ai pas parlé de Mina et Robert. Ai vu Mina début juillet, elle souffrait de douleurs abdominales, elle s’est fait soigner, lui ai apporté une des couettes que j’avais dans un placard. Ce qui m’est apparu plus clairement dans nos bribes de conversation, c’est que son mari vivait avec eux, ce que je n’avais jamais compris avant.

    Mais il y a une semaine, et je sais bien pourquoi je n’écris qu’aujourd’hui, j’ai croisé Mina et Robert en sortant du Franprix, c’était samedi.  Ils arrivaient pour s’installer sur le petit bout de trottoir, côté ombre. J’ai demandé des nouvelles du chien et ils m’ont dit ensemble, dans un même cri du cœur, Rexi est parti. Et je joignis mon « oh » de tristesse à leur concert de soupirs.

    C’est à ce moment-là que j’ai aperçu sur le front de Mina une longue cicatrice blanche, en plein milieu du front plutôt côté gauche, une horizontale droite, en relief, comme le contraire d’une ride sur son front lisse, avec deux minuscules bourrelets parallèles de chaque côté, et même que je ne voyais plus que ça et que ça m’envahissait, cette ligne, qu’à peine un centimètre et demi plus bas, c’est ses yeux qui auraient pris, que je n’ai pas pu m’empêcher de demander, tu t’es fait mal, que je l’ai vu chercher dans certaine zone à l’arrière l’explication officielle, qu’elle a failli me la dire, puis a changé d’avis, son regard lavé, je savais qu’elle avait décidé de ne pas me cacher les choses, et sais pas pourquoi ai pensé au film Un chien andalou, à cette lame au clair de lune, et j’étais si mal, parce qu’elle est belle, Mina, que son visage est pur comme celui d’une madone, qu’avec ses yeux verts, on est en Italie avec Piero Della Francesca, quand on la regarde, et que là, pensais juste au « selfie à deux » que j’avais pris avant que ça n’arrive, et que pourrais lui restituer son visage d’avant, qu’il fallait de toute urgence l’imprimer, ça ne part pas, disait-elle, il faudra du temps sans doute, t’es allée à l’Hôpital, oui, t’as fait des points de suture, j’ai fait mine de coudre, oui, elle me montre sa main, cinq, et vu les petites croix minuscules, compté, oui, cinq, puis elle, remontant un peu les épaules, faisant tomber d’une moue ses commissures de bouche, c’est mari, couteau.

    J’ai jeté très vite un œil à Robert, qui en était encore au chien, puis dans un chassé-croisé entre elle et lui, à elle, mari, méchant ?, à lui, excuse-moi, Robert, et lui venant de comprendre, affiche un large sourire de fils heureux de son père, non, c’est pas exprès, mi-figue, mi-raisin chez Mina, c’est à cause du chien. Comment ça ? Oui, le chien est parti, à cause des feux d’artifice, il a eu peur, c’était le 14 juillet, à cause du bruit, le chien est parti, Mina montre une laisse imaginaire qu’elle a défaite, et papa était furieux, il a sorti le couteau, fait des grands gestes, moue à commissures tombées de Mina, et c’est comme ça, et Mina sourit, oui, c’est comme ça, mouvement des épaules.

    N’en saurai pas davantage, si on cache les choses au fils, si Mina joue à être victime du mari, si le mari est un dangereux psychopathe ou juste un propriétaire de chien ayant trop arrosé le 14 juillet. J’ai tenté pour consoler, Rexi pourrait revenir, Mina fait non, nous plus dans cabane, et Robert dit non, il sait pas où on est, le chien.  

    On a papoté, j’ai ressorti quelques trucs que je m’étais acheté de la poche de plastique, et juste avant de partir, Mina m’a demandé, comment il va, Darius ?, toujours ce fil ininterrompu entre nous, notre conversation infinie, et j’ai répondu, il s’est réveillé, il n’est plus dans le coma. Elle a pointé son index vers le ciel et dit avec un grand sourire, c’est Lui, il est là.

     

     


    madone de Senigallia, Piero Della Francesca

    Piero della Francesca, Madonna of Senigallia,

    ca. 1470-78, Tempera on wood, (Ducal Palace, Urbino)

     

    un chien andalou, Cinémathèque de Toulouse

    Un chien andalou de Luis Buñuel et Salvadore Dali,

    Cinémathèque de Toulouse

     

    Piero Annonciation

     

    L'Annonciation remarquable de Piero della Francesca,

    conservée à la Galerie nationale de l'Ombrie à Pérouse Italie

     

     

     

     

     

     


     


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  • artiste inconnu (merci de me signaler son nom)

    Musée des arts buissonniers

    Saint-Sever-du-Moustier

    crédit photo anthropia # blog

     

    Des fois, c’est le samedi qu’elle vient devant mon supermarché, Mina.

    Ce matin, elle était seule, il est où, Robert ?, elle grimace, il a la varicelle, mais sourit toute fière de connaître le nom de la maladie. Je demande ce qui lui ferait plaisir, elle articule, des fruits, pour la varicelle, pour…, pour…, elle cherche le mot, elle mime se faisant des pics d’index sur le visage, je comprends, pour ses boutons ?, éclat de rire, oui, ses boutons, il manger bananes, oranges, j’ajoute, des vitamines ?, oui, vitamines. Elle rit l’air détendu.

    On reparle de la dernière fois, alors t’es où en ce moment ?, elle dit, dans ma cabane. Surprise, mais les policiers ne l’ont pas cassée ?, non, police venir, dit casser cabane, mais pas venus, pas pourquoi. Elle hausse les épaules, elle montre le ciel, il a entendu, première fois que je vois un acte de foi chez elle, quelle religion pratique-t-elle, je n’en sais rien.

    Et je repense alors à  cette scène de l’autre fois que mon empathie avait amplifiée, si elle était toute remontée, toute tendue, en colère, ça n’était pas pour un événement récent qu’elle venait de vivre, casser la cabane, le commissariat de police, c’était l’angoisse à la suite d'un fait, la police était venue les voir ou même avait juste laissé un avis de passage du commissariat. Me souviens de ses yeux fixes quand elle avait prononcé le mot « commissariat » il y a deux semaines, en fait, elle avait le mot en tête l’ayant lu sur un papier, pas l’événement, mais la peur que ça arrive, la peur-panique d’être chassée pire que l’avoir vécue. Et moi qui l’avais ressentie comme une réalité certaine, je comprends que le réel que nous avions échangé était pire, la mémoire de toutes ces chasses déjà vécues qu’elle avait convoquée dans son indignation et que j’avais captées me trompant sur l’interprétation.

    Pourquoi police pas venue ? (me voilà en train de parler comme elle, il faut se rattacher aux mots comme à la roche, puisque les phrases ne sont pas encore des passerelles, les mots sont les aspérités dans la grimpée de notre montagne de dialogue, celle que nous édifions à chacune de nos rencontres, nous créons le paysage d'une amitié en construction). Elle chuchote avec les yeux  écarquillés, police pas venue, peut-être ramadan ? (elle serait musulmane, pourtant pas voilée, juste un foulard, je n’aurais pas cru). Enfin, ça me fait bizarre d’imaginer que la police aurait suspendu son opération pour respecter le ramadan, je pense, chez les policiers il y aurait des pratiquants qui auraient refusé ?, ou ils respecteraient une sorte de trêve pour les pratiquants roms ?, puis je doute, mais ça ne correspond pas à la période du ramadan, enfin l’argument me surprend.

    Puis Darius me vient en mémoire. Il me semble que le lynchage de Darius serait un motif à suspendre toute expulsion. Je dis, peut-être que c’est à cause de Darius. Toi, connais Darius ?, large sourire en forme de question, je comprends qu’on ne parle pas du même. Non, Darius à Pierrefitte, dénégation de sa part en hochant la tête, je dis, il a été lynché, elle ne réagit pas, je répète, attaqué, elle ne comprend pas, j’essaie, Darius, presque mort, elle, fronçant les sourcils, Darius mort ?, comment ?, je tente d’expliquer, alors elle dit, tu sais Roumanie, pas comme ça, pas Darius mort, Roumanie pas méchant comme ça. Les médias pourtant prétendent que là-bas le racisme est pire. Elle est triste. Je m’étonne, on est à un ou deux kilomètres de Pierrefitte, et elle n’est pas au courant. Elle va se renseigner et on en reparlera.

    Tout ça pas bien (marre de parler cette langue à deux temps, la morale est vraiment le degré zéro du vocabulaire, mais notre seul terrain de compréhension avec Mina). Je tente d’expliquer, c’est Sarkozy qui a commencé, pas bien pour les Roms. Et elle, mais Sarkozy pas là.  

    Et je hoche la tête, je dis oui, c’est vrai, Sarkozy plus là, mais ça continue. Tellement difficile d’aller plus loin dans la conversation.

    Et pour ne pas rester sur ce mauvais sentiment, je sors mon smartphone, tu veux qu’on fasse une photo, elle sourit, toi et moi ? Oui. On se met côte à côte, je cadre en largeur, et on se fait un selfie à deux avec Mina.

     

     

     


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  • crédit anthropia # blog

     

     

     

    Depuis ma rencontre avec Mina, ça doit faire un peu plus de deux ans, elle a connu trois maisons. Et hier, vendredi, elle semblait sur le pied de guerre, élégante, une jupe gris métal et verte mais veste noir au col abîmé, les cheveux tirés en queue de cheval, elle m’a annoncé que la police avait à nouveau abattu leurs cabanes, ils logeaient près de l’hôpital Delafontaine, elle a dit « le commissariat », comme si c’était toute l’institution qui les avait chassés, cet effort qu’elle fait pour prononcer les mots appris dans l’urgence, elle était à nouveau à la rue avec Robert, « vous dormez où, dans le parc de la légion d’honneur ? » (dans son cas, s’appellerait plutôt légion d’horreurs),  me souviens que l’an passé aussi avaient rasé le camp après la fête des tulipes, genre le parc est libre ne vont pas déranger, alors j’ai associé, mais elle n’a pas vraiment répondu, j’ai pensé que c’était peut-être pire,  n’avais aucune image à mettre pour la visualiser ailleurs, peut-être juste une photo de Bruno Serralongue, dans la Jungle de Calais, ces hommes dans les arbres, des ombres.

    Mais elle, elle parle. Elle dit, c’était mardi qu’ils sont venus, elle compte sur sa main, mardi, mercredi, jeudi, et là on est vendredi, ça fait trois jours presque quatre, elle me les aligne là tout soudain les trois jours difficiles, et surtout les trois nuits, qui la mettent hors d’elle, la secouent, c’est tout son corps pourtant assis par terre qui semble debout, la colonne redressée de toutes ses forces, elle insiste, trois jours, trois jours. Et c’est sûr, c’est trois jours sans cabane.

    Elle a précisé que les policiers avaient piqué tous ses sacs de vêtements et de matériel, elle hochait la tête, désespoir, elle montrait un endroit à son côté, je regardais, rien, comme un membre fantôme, un sac disparu, voilà plus rien, elle me le convoquait là, ce tout-sac si important, sa vie, son stock de trucs indispensables, je parvenais à me souvenir de livres, de la Nintendo de Robert avec du rabe de piles, du carnet de vaccination du chien, Rexy, et d’ailleurs où il était lui, pas pensé à lui sur le moment, Mina était obligée de reconstruire tout à nouveau, j’imaginais les papiers, les photos, les casseroles, la bouteille d’huile, le réchaud, la couette, sa coquille patiemment constituée, envolée. Et Mina qui comptait ces jours de sans, qui montrait le non-lieu du sac, ce sens aigu de la réalité, qui pose des mots sur le monde perdu, parce qu’il est indispensable de le faire renaître.

    Son menton qui se relève, cette volonté. La regarde, elle et Robert, sur leur trente-et-un, bien coiffés, si grand calme qui se force à apparaître, tous les deux, cherchant les stratégies pour regagner des donateurs, de l’argent, des biens en tous genres. Ce moment où l’angoisse a ressurgi mais qu’il faut la cacher, cette peur du néant qui te pousse à te ressaisir, à simuler la légèreté, on ne prête qu’aux légers, faut pas faire peur, faut faire bon sourire.

    Suis passée devant elle, y avait du monde autour, me suis retournée, ai fait un signe, m’a dit, « ça va ? », répondu « viens tout à l’heure ». Rentrée au magasin, fait mes courses, pensé à des bonbons pour Robert, et lui s’est pointé comme par hasard à ma caisse demandant de la monnaie à la caissière en échange d’un billet, comme si c’était ça le sujet, et moi en train de ramasser mes courses regardant Robert bien habillé, bien coiffé, propre sur lui, et parlant son meilleur français, lui ai filé les bonbons et on a discuté de l’école, mais juste les yeux, les yeux, pas l’alerte, pas l’abois, pas l’aguet, plus marécageux que tout ça, mais quoi.

    Et c’est en sortant que j’ai appris ce que les yeux de Robert tentaient si bien de camoufler, le branle-bas de combat de survie.

     


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    Ce matin, suis allée au seul magasin ouvert, mon supermarché ordinaire, et en sortant, vu Mina, ma copine rom, en train d’installer sa cuvette pleine de brins de muguet, pas de chance, j’avais épuisé mon argent, et lui ai souri en retournant mes poches.

    Et là, m’a offert ce bouquet en disant « Moi pas oublie toi ».

    Moi, non plus, Mina, « pas oublie toi ».

     

     

     

     



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    Lundi

    Sais plus

     

    Mardi

    Enregistré mon texte Ma machine sur H4n de chez Zoom, ai pris mon courage à deux mains, ouvert Audacity, ai même pu nettoyer les bruits de début et de fin et l’ai mis en ligne sur le site : premier fichier son. Yes.

     

    Mercredi

    N’ai pas tenté la face Nord de l’Everest, à cause de mon asthme. Je n’avais pas l’équipement de toutes façons, il faut du bon matériel pour ça, il aurait fallu recevoir un bon d’achats du Vieux Campeur, une amie m'a dit que ça ne marchait pas comme ça. La simple idée de manquer d’oxygène.

    Animé un atelier-test d’écriture. Ai fait aimer un livre d’écriture contemporaine à un grand-père qui n’aimait jusqu’ici que les histoires.

    Ecrit Passage du Nord-Ouest. Idée d’un recueil autour de ce thème.

     

    Jeudi

    Vu un homme dans un arbre à ma baie. Il a coupé deux arbres.

     

    Je merdouille dans mon roman. Me lever à cinq heures.

     

    Ecrit Choses magnifiques sur le titre éponyme de Sei Shonâgon, ce livre m’enchante. Blogg.org pédale, plus d’images possibles sur la plate-forme.

     

    Vendredi

    Je merdouille dans mon roman. Me lever à cinq heures.

    Lu La vie est un système, un sistème en public. Lecture-test pour le lendemain. Ai décidé d’intégrer des effets sonores dans ma lecture.

     

    Samedi

    Remis en ligne le roman in progress. Pour le voir là, et ça ne passe pas mieux.

    Relu sur la suggestion de twittas un texte du journal d’écriture où j'indiquais vouloir faire le contraire de ce que j’ai fait. Le nez sur mes contradictions.

    Présenté les trois poèmes de Passage du Nord-Ouest et La vie est un système, un sistème, et ça faisait écho aux textes des autres. Se sont déchaînés, hier, les poètes des Toboggans. On était bien tous ensemble, un effet-troupe, et on remet ça en avril.

     

    Dimanche

    Vu Mina et Robert devant le Franprix. Y avait des gâteaux, des yaourts, un caddie qui avait l’air déjà rempli. Robert voulait des crayons de couleur. Il est venu avec moi au magasin, ça me perturbait un peu, n’avais pas fait de liste et n’arrivais pas à me concentrer avec lui à côté, mais finalement on est arrivé devant le rayon des fournitures scolaires, on a choisi ensemble. Il ne voulait pas de feutres. M'a proposé de me faire un dessin, avec un marteau qui tape sur la mine, comme sur le paquet.

    Ils sont à présent installés dans des cabanes, six familles, Mina m’a fait le six sur ses doigts. Sont installés juste en face de l’Hôpital Delafontaine. "Ils sont gentils, les gens de l’hôpital, donnent du lait pour les enfants, le matin". Le chien est toujours là. Il mange du poulet, fait Robert tout souriant.

    Mina m’a confié que son mari n’était pas un bon mari pour elle, mais qu’il s’occupait bien de Robert. « Un bon papa alors », faisant un signe à Robert, il a souri. Elle m’a demandé, et toi, t’as un mari ? J’ai un peu expliqué. Elle s’intéressait, c’était bien. M’a dit qu’elle aime bien que je vienne la voir et qu’on discute ensemble, comme ça.

    Robert avait une nouvelle coupe de cheveux, nuque rasée, cheveux plus longs sur le dessus du crâne et une frange ouverte sur le front, qui mettait en valeur ses yeux verts. C’est son père qui lui a coupé les cheveux, a murmuré Mina. Elle avait l’air en forme, bonne mine, semble plus reposée que la dernière fois.

     

    J'ai voulu aller voter aussi. Et me suis fait refuser l'accès à l'urne : le récepissé d'une demande de papier d'identité ne suffit pas. Il faut des papiers d'identité avec photos. J'ai vérifié sur le code électoral. Je ne voterai donc pas.

     

     

     

     

     

     

     


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