• Oedipe à Tizi

    Virginie Yassef

    Spider

    Crédit photo Anthropia

     

     

     

     


     

     

     

    Gaby ouvrit les yeux. Les parois de la grotte suintaient d’humidité. Il frissonna. Il mourait de faim. Il pensa à ces autres matins où le son du clairon le réveillait et goûta sa nouvelle liberté. Il s’était réveillé à l’heure où le sommeil l’avait quitté, ni plus ni moins, roi en son royaume. Mais aussitôt lui vint l’idée que l’ennemi cette fois était des deux côtés, ça compliquerait les choses quand il faudrait traverser le djebel. Se méfier côté cour et côté jardin. Il n’avait aucune idée de la manière de s’y prendre.

     

    Quand il s’était enfui, à la nuit tombée, il n’avait pensé à rien, il n’avait pas prémédité son départ. La veille, la simple idée de devoir affronter une nouvelle descente sur un village, une razzia comme ils disaient, avait mis un tel dégoût dans sa bouche, qu’à l’appel de ses camarades, parce que ce sale coup se tramait au soleil couchant, il s’était littéralement fondu dans le décor : reculant petit à petit dans l’ombre, s’éloignant des lampes-tempêtes, s’effaçant du paysage un pas derrière l’autre, les autres ne voyaient rien, tout occupés à préparer leur barda. Et il s’était volatilisé, tout simplement, c’était si facile. Il s’était évanoui dans la nuit.

     

    Ça lui avait pris un peu de temps de discerner la route, mais sitôt qu’il avait aperçu le lacet sinueux, il l’avait dévalée en essayant de ne pas se prendre les pieds dans les cailloux. Il trébuchait de temps en temps mais était arrivé en bas sans tomber. Le nuage, qui cachait la lune quelques minutes plus tôt, s’était éloigné poussé par le vent et avait révélé dans la pénombre un chemin de caillou qui remontait sur le flanc d’une haute montagne. Il ignorait où il allait, il ne pensait qu’à fuir le camp dont on distinguait les lueurs là-haut et le village en bas, où il savait qu’il ne serait pas le bienvenu.

    Surtout après l’arrestation d’hier, les villageois n’étaient pas prêts d’oublier le fellagha tout tremblant découvert dans une cache, que le bataillon avait ramené au campement, et qui attendait son tour, gardé dans la casbah réquisitionnée.

    Il frissonna à nouveau. Décidément, entre la saloperie à plusieurs et le danger solitaire, tout était effrayant. Mais au moins, il n’aurait pas à se comporter comme une bête, il laissait ça à ses congénères, lui ne pouvait pas, c’était viscéral, il ne pouvait pas. Terroriser les femmes et les enfants, ce n’était pas son truc. Participer aux curées, jour après jour, non il ne le ferait plus. Le nouvel adjudant, qu’ils avaient touché, un vrai fou furieux, il exigeait des résultats. Avec Jardon, ils étaient tranquilles, Ils manifestaient leur présence, faisaient un peu de barouf, et cela suffisait. Mais, depuis que Gabor était arrivé, les hommes ne se sentaient plus. C’était comme s’il avait galvanisé la bête en eux. Et même les plus doux, même Loïc, avaient perdu le sens de l’humour, ils rêvaient d’en découdre avec l’ennemi, avaient les yeux rougis ; même leur odeur avait changé.

    Quand l’obscurité s’était installée dans le camp après leur première descente, une mission de maintien de l’ordre comme disait Gabor, l’angoisse l’avait envahi, il ne parvenait pas à dormir, sa tête résonnait des bruits de coups, des hurlements des femmes violées, ils étaient remontés à la casbah et s’étaient couchés en silence. Mais Gaby restait les yeux ouverts : les images s’étaient imprimées sur sa rétine.

    Ils avaient éventré la porte d’entrée d’une maison, les gars s’étaient précipités sur la femme dans la pièce, lui s’était barré, se cachant derrière un cabanon. Il avait essayé de se boucher les oreilles pour ne pas entendre les cris de la femme, puis, pour ne pas entendre les pleurs des enfants. Il détestait cela, il ne voulait pas.

    On n’était pas sur un champ de bataille, ces gens-là n’étaient pas militaires. Tout ce qu’il savait, c’est que c’était une guerre pas normale. Il passa la nuit à réfléchir.

    Ils avaient arrêté le fellagha, il gémissait de l’autre côté de la porte, et si ce malade demain lui demandait d’agir, s’il lui demandait de le torturer ou même de l’exécuter, là tout de go, contre le mur, au fusil Lebel, il ne pourrait pas ne pas le faire comme la veille, où il s’était arrangé, il serait obligé de désobéir, il devrait s’opposer aux ordres de ce dingue qui était capable de tout, ses potes le jetteraient au trou, il prendrait des coups, ce serait son tour. Saloperie de saloperie, s’ils savaient comment ça se passe, là-bas en France, ils stopperaient ce carnage.

     

    Il pensa à Suzanne, à ses yeux passionnés quand elle chantait les reprises de Billie dans cette cave, le Tango, où il la retrouvait avec ses copains. Et il se dit qu’il ne pourrait plus jamais la regarder en face s’il avait du sang sur les mains. Il ignorait encore qu’une sorte de pulsion le pousserait à partir, qu’il ne pourrait pas la maîtriser, oui, c’était hier, et tout avait basculé pour lui.

     

    Tout à coup, il eût une forte crampe d’estomac. La faim. Nom de Dieu. Comment allait-il faire ? Sa fuite n’avait pas été préparée. Il allait en baver. Que peut-on manger dans ces collines, des herbes, des fourmis, des sauterelles, du serpent peut-être ? Il sortit une cibiche de son sac. Il avait du feu, au moins il pourrait faire rôtir le gibier, si gibier il trouvait. Il se mit à fumer pour tromper le creux qu’il avait au ventre. Et l’attente commença.

     

    Il passa la journée à chercher des sauterelles, que Mohamed, leur cuistot au camp, lui avait appris à attraper et à cuire sur une plaque de tôle sur le feu. Il ramassa quelques branches, alluma un feu de fortune dans un recoin à l’entrée de la grotte, non sans s’étouffer, car la fumée refluait vers l’intérieur. Le repas fût maigre, mais suffit à éteindre la fringale qui l’avait saisi depuis quelques heures.

     

    Il s’étendit sur le sol, la tête contre sa besace, et s’avisa qu’il avait laissé son fusil Lebel contre la barrière au fond du camp. Une vraie signature, ils n’avaient plus qu’à suivre la piste.

    Mais il se tranquillisa. Le temps qu’ils fassent leur descente, qu’ils remontent au camp, qu’ils passent la nuit, ils ne s’apercevraient de sa désertion que le lendemain. Il avait marché toute la nuit, changé plusieurs fois de cap, en prenant soin de mettre toujours plus de distance entre eux et lui. Peu de chance qu’ils aient pu le suivre. Il sentit l’angoisse s’éloigner de lui. Il avait bien fait. Suzanne serait d’accord avec lui, quand elle saurait ce qui se passait ici. En fait, n’importe qui comprendrait sa désertion.

    Tout dans cette guerre était formidable, on leur donnait des armes de la guerre de 14, des masques à gaz comme celui que son père avait rapporté des tranchées. Une guerre d’avant, le maintien de l’ordre façon grand-papa, comme s’ils pensaient que les gens d’ici ne méritaient même pas qu’on dépense de l’argent pour les tuer. La baïonnette, une vraie boucherie. Fallait pas rester dans ce bordel.

     

    Mais qu’allait-il faire maintenant ? Il s’imagina approcher un village de jour, frapper à la porte d’un Algérien, avec sa chance il serait aussitôt poignardé. Les gens d’ici étaient remontés contre les Françaouis. Aucune chance. Non, il n’avait qu’une solution, rejoindre Alger de nuit, se rapprocher peu à peu d’un port, monter en douce sur un navire, ou bien prendre un bateau de pêcheur et longer la côte, faire du cabotage, tout autour de la Méditerranée. En attendant, trouver des coins isolés pour dormir, éviter les troupes, contourner les villages. Il se sentît tout à coup bien seul dans cette aventure. Tout ça aurait été plus facile s’il n’avait porté cet uniforme qui le dénonçait à l’attention de ses ennemis, c’est-à-dire à peu près toute la population qui se trouvait dans ce putain de pays.

     

    Il s’endormit et se réveilla en frissonnant. Le soleil qui éclairait l’entrée de la grotte s’était retiré. Le ciel au loin s’embrasait, c’était la fin de l’après-midi.

    Gaby devrait partir bientôt. Dommage, il aimait bien cet abri. Une grotte, quoi de mieux pour se reposer. Alger était au Nord, il fallait poursuivre vers le Nord, il n’avait pas de carte d’état-major, mais à vue de nez, en vérifiant les troncs moussus pour s’en servir comme d’une boussole ou bien en se repérant aux étoiles, il pourrait longer les routes de loin, toujours un peu dans les champs. Il ne fallait pas tarder. S’il pouvait changer de vêtements, se déguiser en fellagha, pousser une carriole, ça serait plus facile dans ce chambardement.

     

    Il s’était à nouveau assoupi, quand il fût réveillé par un craquement. Une ombre venait d’obscurcir l’entrée de la grotte. La panique le saisit. Il se regroupa sans bruit sur ses talons, attrapant sa besace en la mettant sur ses genoux comme il l’aurait fait d’un bouclier. Au bout d’un moment, il constata que l’ombre lui tournait le dos, c’était une paysanne, une Berbère, vêtue d’un saroual blanc et d’un gilet bleu, recouvrant une tunique blanche. Elle semblait guetter quelque chose ou quelqu’un. Quand tout à coup il entendit un bruit de clochette suivi d’un bêlement peureux, une petite chèvre juchée en surplomb sur le côté droit à l’entrée de la grotte sauta sur le sol. La petite berbère se mit à lui parler très vite, lui donnant des coups à l’aide d’un bâton qu’elle avait dans la main. Elles disparurent aussi vite, qu’elles étaient apparues.

     

    Il comprit l’état de tension dans lequel il se trouvait, quand il se relâcha, quand il se vit accroupi dans le fond de la grotte, le corps noué et les muscles douloureux d’être demeuré immobile pendant ces quelques minutes. Il respira lourdement. Il ne savait pas s’il était content que tout soit redevenu calme ou s’il n’aurait pas mieux aimé rencontrer un être humain, peut-être boire un peu de lait, car la faim s’était réveillée.

     

    Il s’approcha sans bruit de l’entrée et jeta un œil en contrebas, vérifiant qu’il ne restait pas une chèvre qu’il aurait pu traire. Mais les bruits de sabot résonnaient au loin, le troupeau était déjà reparti, guidé par leur bergère.

     

    Il était seul, mais désormais conscient qu’à tout moment, n’importe qui pouvait venir. Cette grotte était connue. Nouveau frisson. Ce devait être le froid qui tombait. Il décida de faire un feu un peu plus tard. Il se demanda d’ailleurs si la femme n’avait pas senti les odeurs de chair grillée. Il se dit que c’était la dernière nuit qu’il passait là et s’enquît d’un petit animal à mettre à la broche pour passer la soirée.

     

    Le soleil rougeoyait au fond de la plaine, mais Gaby dominait le monde, des conforts de sa montagne, rien ne lui échappait. Il repéra très loin à gauche un village et se dit qu’il devrait veiller à ce qu’aucune fumée ne s’élève de ce côté de la grotte.

     

    Il prit un grand bol d’air et imagina la scène si Suzanne avait été avec lui pour contempler le panorama, tels Booz et Ruth enfin réunis.

     

    Il dormait depuis quelque temps déjà, quand il fût réveillé par un craquement. Sans bouger, il ouvrit les yeux et comprit qu’il était en face d’un homme qui le guettait dans l’obscurité, son dos était éclairé par la lune. Il rassembla toutes ses forces et se leva d’un bond, il n’aurait jamais cru être capable de ce saut, l’entraînement militaire lui avait donné des muscles nouveaux, inconnus de lui quand il vivait à Paris.

     

    Il prit son couteau de poche et l’ouvrit et dans le même mouvement se mit en position de défense. La rapidité de sa réaction avait pris l’autre par surprise. Le visage de l’homme lui apparut, c’était un gamin. Lui, Gaby, menaçait à présent un gamin, qui aurait pu avoir l’âge de son frère.

     

    Le garçon fit un pas en arrière. Gaby comprit trop tard qu’il était venu l’observer davantage par curiosité que par hostilité. Il ne semblait pas armé. Mais sa propre réaction avait rendu le combat inévitable. Il reçut soudain un violent crochet dans sa mâchoire et s’aperçut que ses dents s’étaient brisées, qu’il en avait plusieurs dans la bouche et qu’il ne fallait pas avaler. Le jeune fellagha avait tout donné dans ce coup de poing et s’était déséquilibré.

     

    Gaby était en rage. L’odeur de sang était dans sa bouche, il n’en revenait, ce con, avait cassé toutes ses dents du devant. Celui-ci venait de détruire son sourire, sa capacité de manger, la violence de son coup le marquerait à vie. Il réfléchit très vite. Il savait qu’il n’avait pas le choix, qu’il fallait l’anéantir. Que s’il repartait, l’autre allait ramener les hommes du village d’à côté, que sa survie dépendait de son réflexe. Il plongea son couteau dans l’obscurité en direction de l’ombre. Il sentit une résistance à sa lame et entendit le cri du jeune. Il venait de le blesser. Le gamin se recula vers la paroi, il n’avait pas les bons réflexes, il s’était mis dans la nasse. Entraîné par la facilité de la rixe, Gaby ne pensa plus et, faisant un pas vers la cible, replongea son couteau dans une partie molle, ce qui devait être le foie ou l’estomac.

     

    Il vit l’ennemi s’effondrer devant lui, entendit un bruit mat de genoux sur le sol et un son plus liquide de giclement, du sang jaillissant de la bouche peut-être. Gaby cracha ses dents, sa salive ensanglantée. Il s’approcha du minot et vit qu’il était à présent étendu, râlant et parlant dans sa langue, que Gaby ne comprenait pas.

     

    Puis une nouvelle pensée se fit jour en Gaby, il venait de commettre son premier crime. Lui, qui avait déserté, qui avait fui pour échapper à la violence, pour ne pas comme les hommes de son camp commettre le pire, il venait de rencontrer le diable au bout de son chemin, à l’heure qu’il avait choisie, il était pris dans le piège savamment préparé, condamné à tuer pour sauver sa propre vie.

     

    Gaby se mit à genoux, mit sa besace sous la tête de l’autre, chercha un mouchoir pour contenir le sang de la plaie qui sortait à intervalles réguliers, il n’y avait rien d’autre à faire, pas de médecin en vue, pas d’ami à prévenir.

    Il ne croyait pas au fatum, s’était toujours moqué des grenouilles de bénitier et privilégiait la science à la religion depuis qu’il avait choisi son métier d’ingénieur, mais il fût envahi par la conviction absolue qu’il avait toujours été prévu qu’il serait dans cette grotte un jour et que son couteau tuât ce jeune garçon.

    Qu’il y avait là, l’aboutissement de son histoire, ou son point de départ, il ne savait. Qu’un homme face à l’autre homme qu’il vient de tuer ne peut qu’être convaincu de la réalité des mythes. Il avait crû pouvoir échapper au meurtre par la fuite, mais sa désertion l’avait conduit plus sûrement encore à son destin de meurtrier. Comme si on accomplissait le sort à reculons ; par refus de l’obstacle, en voulant l’éviter, on le précipite.

     

     

     

     



  • Commentaires

    1
    Vendredi 4 Mars 2011 à 14:19
    Triste histoire...
    ... mais bouleversante aussi. Dans un contexte qui me tient à coeur. Amicalement.
    2
    Vendredi 4 Mars 2011 à 14:25
    Merci Lambertine
    Bien cordialement
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