• Pathétique

    Diane Arbus

    Child crying

     



    Comment décrire la souffrance et la peine dans la littérature. Le mot pour  les dire, c'est pathos.

     

    Dans la définition du Petit Robert, pathos (apparu en 1671) est un mot grec signifiant « souffrance, passion ». En soi, rien de problématique. Mot apparu à l’heure de la modernité dans notre langue, c’est-à-dire lors de l’émergence du sujet, pathos serait en quelque sorte requis pour décrire la souffrance éprouvée. Je souffre, donc je suis.

     

    Cela saurait me suffire, si je décide d’exprimer la souffrance et la douleur dans un texte.

     

    A moins que l’establishment me l’interdise, Stendhal est passé par là, et la rhétorique aussi.

     

    1°.Ex. Partie de la rhétorique qui traitait des moyens propres à émouvoir l’auditeur.

    2° (1750) Mod. et littér. Pathétique déplacé dans un discours, un écrit, et par ext. dans le ton, les gestes. « L’avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime commis » (Stendhal).

     

    Chez les modernes, le pathos est devenu cette moue sur le visage qui atteint tout bon lecteur du milieu germano-pratin. Tout le monde le dit, le  pathos est interdit. Parce que tout pathos est forcément issu de moyens fourbes ou rhétoriques destinés à émouvoir l’auditeur.

     

    Vous aurez remarqué que le pathos est cité en référence à l’oralité, il est de l’ordre du discours, dans le ton, dans le geste, chez Stendhal, c’est un réquisitoire de l’avocat général. Consacré de mauvais goût à l'oral, le pathos serait absolument interdit à l’écrit, parce que stigmatisant le procédé vulgaire d’émouvoir et probablement la trace du parler dans la langue écrite.

     

    Ce faisant, exit l’émotion, la souffrance, la passion, le chagrin, ou plutôt ils ne sont autorisés qu’entre les lignes. La preuve de la souffrance est désormais la sobriété à dire des horreurs, la placidité à se décrire fou, la simplicité à décrire la confusion des sens et des sentiments.

     

    Virginia Woolf le disait déjà de Jane Eyre, à certains passages, le discours féministe de l’héroïne est une faute de goût, on ne doit pas parler sa souffrance, on doit la masquer, l’effleurer, ne la citer que chez l’autre. Je souffre sans le dire, donc je suis.

     

    Le pathos est devenu le comble de l’obscénité, le signe d’un égo mal dégrossi, le sème d’un moi enflé qui cherche à nous manipuler. Mais alors que dire de ce style de mise à distance, qui nie les larmes et les sanglots, qui s’assied franchement sur l’âme pour l’écraser. Interdites les images, recommandé le cynisme.

     

    Faites avec votre pathos et ne nous emmerdez pas. Pathétique ne renvoie-t-il pas à l’os jeté au chien, ah ce chien qui désire, qui le montre, quelle chiennerie. Le pathos, c'est de la sous-littérature, du « tout juste bon pour le peuple ». Voilà qu'une néo-noblesse naît de cette posture, j’en suis, de ceux qui savent que la douleur est l’apanage des faibles, «pleure pas, si t’es un homme ».

     

    Et si je veux être fille moi, si je veux revendiquer le droit d’explorer cette frontière entre moi de dedans, et moi de dehors. Si cette première étape d’une prise de conscience m’intéresse, comment puis-je faire ? Parce qu'en m'interdisant les procédés de style, on m'interdit de parler de ce sentiment mou de soi. Je dois faire dans le choquant, le corps, les bones, les chaires suppurantes, les boyaux apparents, traités façon clinique, c’est le contraste qui compte. Mais à force d’en voir dans les séries TV des corps ensanglantés, à force de les lire entre les lignes des autofictionnels, le contraste ne me fait plus d’effet. Et je cherche à retrouver la flamme d’authenticité qui dit que le bât blesse, l’image délicate, un bout d’âme de Ronsard, une démonstration à la Spinoza, le bord d’abîme qu’on sait plus qu’on devine, qu’on s’octroie malgré tout, parce que l’être est tout là, dans cet interstice entre le mal et le mal.

     

    Je veux pouvoir explorer le pathétique, le cerner, le comprendre, en voir l’absence de maturité, en saisir la complaisance, mais aussi la valence.

     

    Blood, sweat and tears. Du sang, de la sueur. Mais des pleurs aussi.




     

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 21 Avril 2009 à 12:10
    magnifique cette photo
    Superbe cette photo!! bravo
    2
    Mardi 21 Avril 2009 à 21:25
    Elle est de Diane Arbus
    Magnifique, n'est-ce pas ?
    3
    Dimanche 26 Avril 2009 à 22:05
    le pathos
    Je revendique moi aussi le droit de sombrer naturellement dans le pathos, dans mes écrits. La vie n'est-elle pas pathétique? Et l'art imite la vie. Donc pour moi le pathos n'est pas tabou. Cela me fait penser aux bourgeois, qui engrangent de l'argent mais qui ne parlent jamais d'argent. C'est vulgaire. Alors que le peuple, qui n'en a pas en parle tout le temps. Donc exit la dictature des critiques littéraires...El duende.
    4
    Juléjim
    Mercredi 29 Avril 2009 à 18:33
    Y a pas que...
    ... la photo qui est magnifique, le texte aussi est très réussi. Moi j'ai la larme facile parce que je compatis sans compter. Et sans doute même parfois sans trop réfléchir. Mais ça n'empêche pas d'avoir en même temps l'arme au pied. Comprendre l'envie de se battre, pour combattre et résister, pas pour tuer. Sinon la compassion devient vite un système, une sorte de charity business. Et ça dégouline de partout sur les écrans, les affichages, les ondes radios.
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