• Rêve à neutron

     

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    Ma mère m'empoigne d'une main très douce gantée de veau ;





    elle me conduit vers une venelle,





    que nous avions déjà franchie quelques années plus tôt.











    Nous l'empruntons, nous éloignant du village.













    Très vite, la ruelle serpente, se dresse dur et nous l'escaladons,



    ma mère joyeuse, moi tout juste étonnée, le regard traînant en arrière.


    Mon père s'était attardé au seuil d'un kiosque à journaux ;





    ma mère en a profité. Pfutt ! Leste et provocante, elle nous a fait disparaître.


    Plus nous montons, plus le bitume s'efface.





    Nous bifurquons, un sentier de traverse nous accueille, plat et tentateur.











    Là, nous voyons ce qui fait le goût d'y revenir : le soleil hirsute





    sur les piquets flambants neufs de tentes kakis de militaires.











    Un camp installé. De la promesse d'homme, de soldat, de virilité.




    Mais de ces hommes, aucun là.


    Nous sommes venues guetter les roches molles de calcaire, les sapins efflanqués,



    les courbes des prairies. Printemps en Franche-Comté.











    Nous n'avons qu'à nous laisser glisser à même la peau des arbres,





    ceux qui à terre s'étendent lascifs. Ma mère s'allonge, en attente.



    Puis soudain, des rafales d'hélicoptères, ceux de la guerre, ceux de l'exercice,




    envahissent de leur ombre le silence.











    Les pales d'hélices noires. Qui font gémir nos entrailles.





    Nous, aplaties, dans la terre meuble. Les camions de partout. Mais d'hommes, aucun là.






    Le constat qu'il y a eu la guerre. Une bombe à hommes qui n'aurait rien détruit, que les humains.





    Les aurait désintégrés. Pschtt, envolés.











    Mais tout parle d'eux.

    Les casernes de toile, juste abandonnées,

    il y a quelques minutes, le pain coupé, le beurre encore transpirant,



    un œuf qui gît au fond d'une poêle.








    Et la pancarte, claudicante, épuisée de ne tenir qu'à un clou. Dommage collatéral !


    Père a disparu. Père, rejoins-nous, nous sommes revenues.


    Le gant est devenu rêche. Elle me tire en avant.

    Sur le sentier, ma mère accélère le pas et me tord la main dans son élan.


    Le foulard à pois noirs sur fond blanc, la robe, toute en corolle sur les hanches.


    Redescendons dans la vallée.





    Elle me lâche enfin. Je marche dans les colchiques.











    Mes pas résonnent sur les cailloux.



     



    En fin d'après midi, lasses, nous décidons que nous agirons demain.





    Avons attendu qu'une annonce le signale, vivant, quelque part.

     



    Comme dans un roman d'espionnage, chaque jour, avons acheté le journal



    et consulté les petites annonces.



    Une petite annonce, nous aurions pu ne pas la lire.





    Ce n'est pas évident de retrouver son père de cette manière.











    L'annonce aurait pu disparaître en journal à épluchures de pommes de terre,


    ou plus discrètement, dans la pile d'un documentaliste en retard de classement.


    J'aurais dû tous les jours sans faillir lire toutes les annonces de tous les journaux locaux.

    Nous n'aurions rien eu d'autre à faire, que lire les annonces pour retrouver mon père.



    On l'aurait retrouvé. Bien sûr.






     


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