• Tango, rue Spinoza

    Thomas Hirschhorn

    How to dance Spinoza ?

    FIAC 2008

    Crédit photo anthropia # blog

     

     

    Le quadrilatère creuse un boyau haut de vingt mètres d’un côté et sans doute de six de l’autre, asymétrie directe d'avance ressentie, la rue, s’affiche courte en sa prémisse d’étendue, annoncez l’intention, là où vous allez, car sinon le sillon n’est qu’un petit sillon, sans grande importance, on en voit le bout vers l’épicerie, où s'est installée une tirelire verte qui permet de donner son obole à la nouvelle mosquée, à l’autre extrémité une avenue vient la barrer, elle est contenue dans cette espace au carré, comme on fait son lit, ou plutôt un rectangle, bien délimité, c’est par grand-rue que le soleil arrive, dans son axe, vous voyez peut-être à cinquante mètres un jardin, preuve par l’arbre, scandé d’une clôture, et dans l’au-delà du regard levé une cité de brique, architecture d’usine à humains, le tout début d’un siècle, l’ouvrier logé près du travail, mais revenons à la rue, elle fait ancrage, passé le portail de métal blanc, aux discrètes traces de rouille, qui seront tôt ou tard creusées, recouvertes d’orange, consolidées d’un enduit et après ponçage, cachées par une peinture qui nivellera le tout, vous êtes dans Espace clos sauf lignes de fuite déjà expliquées, l’idée même d’âme, close et ouverte à la fois, Spinoza.

    Mettez-vous dans le sens d’un courant, soit d’un côté soit de l’autre peu importe, vous pourriez aller par le chemin des crêtes faire le tour de la ville côté jardin, côté secret que les voitures ignorent, mais vous vous retournez, aujourd’hui sera chemin de confluence, vous allez y marcher ensemble, c’est un pari, à la lueur du jour, vous n’êtes plus qu’humains de chair et d’os, vous savez qu’à marcher quelque chose d’une transformation s’accomplit, en contempler les effets sur soi et sur l’autre, comment ça affecte, là, la lenteur, le mouvement, la vitesse, le repos, ce temps de la marche qui s’organise par le jeu intérieur et la valse à deux, comment l’espace constitue dans l’acte de marcher l’idée de l’âme comme un corps, voyez et appréciez, à droite, des cubes de béton, du violet et du gris, une large frange les borde qui met l’immeuble en respect, les zones de respect dans les villes, protection, pas d’arrosage du piéton, et pour le signifier des pneus noirs dans lesquels on fait pousser des fleurs, pensées des villes, elles vous pensent, à gauche l’atelier de confection gourmande, le Nourrisseur, le traiteur sur mesure, le traiteur scénographe, initiateur du métissage, c’est écrit sur les panneaux, une tour de contrôle à trois baies, juchée sur un pilotis blanc, une bouche dégueule les camions pour le ventre, juste à côté sans doute est-ce le laboratoire des expérimentations mélangées, une maison, toit deux pentes, dans le triangle du toit, une lucarne, celle d’un contremaître, le tout fait maisonnette, la façade blanche aussi, d’où l’impression d’ensemble avec le Nourrisseur, avec ses trois fenêtres étroites qui donnent sur le trottoir, et sur le toit par surcroît deux hautes cheminées, deux tranches de cheminées très minces, comme une économie ou une contrainte d’urbanisme, ne pas menacer le voisinage, elles se succèdent avec intervalle et sur leur crête quatre pistons à fumée, ça fera quatre fois deux huit pour cracher les odeurs, pour marquer le territoire des saveurs sur l’âme, il y aura bien aussi quelques âmes d’ailleurs à fréquenter le lieu, elles vous ont touchée, on peut dire affectée, donc elle n'hésiteront pas à se manifester, au présent sont le trottoir parqués d’épais camions court sur pattes, des Shar Peï, gueules carrées presque plates, les rectangles de pare-brise rappelant la structure de la tour de vigie, comme si toujours présente quand ça se déplace, suivre le conducteur, géo-localisation au GPS, ça se passe, dans sa tournée de livraison, les saveurs, mais le chauffeur reste sous l’œil, de l’autre côté l’immeuble fait masse, mais avec alvéoles, ces vides effilés censés donner la lumière mais qui la confisquent sitôt qu’elle arrive et pourquoi pas puisque là commence le royaume de la nuit, habile transition voulue par l'architecte.

    Le rythme est donné, tu entends les caixas, elles mettent en tension, elles attirent, c’est le but là-bas la musique la chaleur et la danse, mais ici c’est tango entre l’immuable du béton, sa lenteur, la largeur de la bordure, il faut la traverser, et même ces plantations un peu plus loin dans leurs starting-blocks, qui font illusion d'une verdure, d'un début de paysage, et en face, la ruche, la vitesse, les saveurs, le métissage, la hiérarchie et les tournées, je rentre, je sors, matin et soir, le panneau rouge et bleu qui clignote par tous temps, et retour à la nuit, pour la citadelle qui protège du jour, on y entre par l'arrière, ou est-ce l'avant pour eux ?, la nuit accueillante, le lit, le lieu du repos, l’insatiable bras qui absorbe au moment du coucher, l’instant d’y retourner, voilà planté le décor, partir de soi, de l’autre, de ce double mouvement, rire et dormir, du producteur au consommateur, rébellion des travailleurs, soupirs de froissements de drap, travail et gémir, le va-et-vient des corps, le va-et-vient de vivre.

     

     

     


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