• Juraj KOLLAR 099 2099

    2099

    Jeune Création Européenne

    Salon de Montrouge

    Crédit Photo Anthropia

     

     

     

    Casse-auto

    Un roman d'Anthropia

    Extrait

     

    Lors de ses pérégrinations, elle avait découvert un musée tout proche, qui présentait des collections de papier peint du patrimoine local. Le musée était installé dans une vieille maison de maître, une ancienne manufacture de tapisseries, ornée de décors panoramiques somptueux, mettant en scène l’histoire coloniale. Ce n’était que scènes de ports exotiques, brigantins aux voiles blanches. Sur les quais en bois d’acajou, des voyageurs enturbannés cheminaient suivis de portefaix hâlés ployant sous les bagages et plus loin, des femmes au teint clair, revêtues de délicates robes à crinolines regagnaient leurs maisons à colonnades, tandis que des servantes, portant caracos de madras et chemises blanches, fermaient la marche.

    Elle avait d’abord aimé les impressions chamarrées de ces salons bourgeois du dix-neuvième siècle ; elles suscitaient même une vague nostalgie chez elle. Puis peu à peu, ce sentiment se transforma en irritation : ces mises en scènes de « mondes parfaits » avaient un côté conventionnel, qui la gênait. Elle aurait volontiers détourné les motifs du papier peint. Elle aurait conçu des panneaux pour chambre de garçon avec des scènes de la vie d’aujourd’hui. Pas les sujets naïfs habituels ou des scènes issues de dessins animés, elle s’imagina dessiner des papiers peints inattendus, à la manière de ces scènes de pendaison du KKK dessinées par Robert Gober. De loin, ce n’était que bluette, on s’approchait et on avait tout à coup le sang glacé.

    Elle aurait représenté des casses-autos, des carcasses de voitures, des engins de levage, des pièces détachées d’occasion. Elle aurait ajouté des plans de véhicules à la Léonard de Vinci, mais cabossés, le plan de leur forme après les accidents. Elle aurait réalisé le croquis d’un objet, non dans sa forme d’usage, mais dans son devenir ultime, dans sa forme de mésusage en quelque sorte, comme un présage de ce qui ne peut manquer d’arriver.

    Dans cette Alsace de l’automobile triomphante, près du fief des Peugeot, elle aurait montré des cimetières de voitures, là où les autos finissent toujours par arriver, l’envers du décor. Et ce n’était pas chose facile, parce que des maisons bleues à colombage aux usines au crépis rose, et même les hangars, tout avait l’air pimpant ici ; une plaquette touristique. Même les casses-autos étaient esthétiques en Alsace. Elle se rappela l’une d’entre elles, entourée d’une palissade repeinte de frais, avec, par-dessus les empilages d’autos, une grue d’un jaune flamboyant, presque un jouet en taille XXL.

     


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  • Sarah Bernardo

    Disembody

    2009

    Portugal

    Salon de Montrouge

     

     

    J’allais une fois par semaine chez Mlle Masson. Elle avait moustache drue au-dessus des lèvres, un air toujours bon enfant, des yeux marron malicieux, quelque chose de l’écureuil en elle. Je l’imaginais dès la montée des escaliers, sur les marches de bois cirées, à large gire, recouvertes d’un épais tapis. L'odeur de cire a longtemps fait office de madeleine, une promesse de joie, une prémisse de musique.

    Mademoiselle Masson était ma mère en piano. Je l’avais surnommée, Ma Son, à l’américaine, quand Aliette m’avait expliqué le sens du mot Ma. Ma Son m’apprenait à identifier et à faire miennes les notes du piano, celles qui se marient, celles qui dissonent, qu'on laisse filer jusqu'au bord du supportable, jusqu'à ce qu'un rétablissement remette l'accord en ordre.

    Avec Mademoiselle Masson, j’avais découvert l’accord parfait, puis le dièse, le bémol, les clefs de sol et de fa. C'est à peu près tout, je n’étais qu’en première année. Parfois, j’aurais volontiers entraîné ma professeure dans un mineur alangui, qui ne se serait pas rétabli. Mais elle avait le sens du joyeux, Ma Son, la tristesse, elle ne l'envisageait que quelques minutes, ne supportant que mal ces bords d'abîmes, dont on ne sait si on reviendra entier. Elle ne me laissait pas faire. Comme si elle sentait en moi un fonds de mélancolie. Le mode majeur était entre nous comme un pacte de bonne santé, un retour à la réalité qui ne souffrait pas le doute.

    Avec elle, j’appris à jouer à quatre mains. Dans ma famille, j’ignorais ce qu’« ensemble » voulait dire, mais avec la musique, sur ce piano quart-de-queue que nous caressions de bonne humeur, dans l'entente tranquille d'un professeur et de son élève, nous prenions la clef de sol comme on prend la clef des champs, allions jusqu’à la coda, et ainsi de suite jusqu'à la fin. Certitude de l'ouvrage bien faite. Pas d'ambition folle du génie. Non, juste la tranquille harmonie.

    Bourgeois jeudis d'infante bien propre, bienveillance de la vie dans ces quelques après-midi. La fébrilité active des mères offre parfois et, sans doute par inadvertance, quelques instants de répit. J’y puisais de l’espoir. J’aimais le piano, ce n’était pas un devoir de répéter sur mon piano droit brillant un morceau pendant des heures, d’entraîner mes doigts à faire le petit pont, de délier mes épaules pour gagner en souplesse. Alors, sans doute que les filles étaient élevées à la broderie et au piano, comme on nourrit les poules au grain, dans notre milieu petit-bourgeois de province. Mais je m’en fichais.

     

     


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  • Kader Attia

    Untitled Plasticbags, 2009

    La Force de l'Art

    Grand Palais

    Crédit Photo Anthropia

     

     

    Sur la carte postale de l'époque coloniale, c'était une gare, Oued Zem. Une modeste maison aux murs d'ocre jaune. Et devant les rails du chemin de fer, quelques colons à casque blanc. Pas de train visible. Oued Zem est attente. Latence de chacun, ni espérance ni projet, l'ennui Oued Zem.


    Lotfi murmure à mes côtés "Je vais te faire connaître Oued Zem, la ville la plus inattendue qui soit ; c'est là que j'ai grandi".

    Et je l'ai suivi. Pourquoi ? Je ne le sais pas.

    A présent, je contemple des maisons à perte de vue, des petites d'un étage, puis sur plusieurs mètres des maisons de trois étages, rarement de deux. Des carrées, des rectangulaires, toutes sans toit.

    Maisons de Maroc. Certaines à balcons ornés de mosaïques, qui se fondent dans le gris et dans l'ocre. D'autres à colonnades ou à arches simples, à fentes larges ou à myriades de fenêtres toutes différentes, non alignées. A portes découpées en dentelle ou à portes de bois sculptées. Diversité qui surprend, tentatives de m'as-tu-vu, envolées baroques d'ornements, mais laissant toujours deviner, quelque forme qu'aient les balustrades qui bordent les façades en leur sommet, la permanence d'un toit-terrasse offrant son visage au ciel de nuit. Pas de moucharabieh, on ne guette pas à Oued Zem.

    Le ton sépia de la photo n’était pas dû à la lente dépigmentation du temps qui passe, il correspond aux teintes poussiéreuses de Oued Zem. La ville est un instantané d'avant-hier, presque fossilisé. Quelques arbres gris aux troncs enduits de blanc jusqu'à terre. Seigneur de son univers, Lotfi m’explique. "Pour les protéger des insectes, on les badigeonne à la chaux". Ce qui leur donne cette allure de stalactites ensablées. Les arbres ne poussent pas, ils descendent sur terre. Ils ne sont pas encore tombés en cendre, mais combien de temps faudra-t-il attendre ?

    De la voiture, je note le blanc cassé, partout cette fausse blancheur, celle de l'à-peu-près. On n'a pas le luxe de repeindre ici. On laisse donc filer jusqu'au jaunâtre, les façades beiges étant légion. Je pénètre dans la matité absolue, dans l'effacement de la couleur. Je suis arrivée dans la photo.

    Et s’insinue en moi le sentiment que je suis prise au piège, comme un rat, un chacal, un lamantin échoué. Le mystère Oued Zem. Un labyrinthe qui réserve des oubliettes en tous genres. Des trappes qui pourraient s'ouvrir sur mon passage.  Ou des collets me prenant par surprise, après le croisement, quand je prends la rue perpendiculaire.

    Le boulevard est hostile. Slalom entre les nids de poule. A peine sauvée que des plaques métalliques en dos d'âne font cahoter le véhicule. J'évite soigneusement les ronces et détritus traînant négligemment, on ne sait jamais. Soupir de soulagement, qui s'interrompt aussi sec. Hirsute, un visage se plaque à la vitre. Je sursaute. Se méfier à Oued Zem. Rêve de voiture sur pilotis.

    La ville joue des tours à sa façon. Les rues attendent bras ouverts. Invitation à se vautrer, il y a de la place, prenez vos aises, à pied, en voiture ou en carriole. On aurait pu  y croire, vue la largeur exagérée des avenues ou l'abus de contre-allées. Mais ce n'est qu'un luxe apparent. Ne pas s'y laisser prendre ; les étendues de part et d'autre sont de terre jaune et au centre les artères sont bombées de bitume éteint et d'ornières.

    Au loin, la médina sculpte l’horizon, elle me parle d'un temps de la réussite, du succès, de l'abondance qui coulait à corne que-veux-tu, des noces entre le pouvoir et le peuple, entre le travail et la sueur, entre l'argent et les nantis. Mais qui a connu l'âge d'or ?

    Partout, il n’y a que chaleur sèche et ciel d'ocre, qui s'étend sur terre. Le soleil ne pointe pas, il fait masse. Il est la voûte de la cité, tellement lourd, que l'œil devient borgne à huit mètres du sol. Abdication de l'espoir d'horizon. Lotfi baisse la tête. "La honte cette ville".

    Soir de cafard pour Oued Zem, un long crépuscule. La ride de Lotfi, celle qui scinde sa joue, se burine un peu plus. "Quelle ville, mais quelle ville, j’avais oublié, tout est à l’abandon".

    On s'étendrait sur le sol et on attendrait la mort. Une ville condamnée. Oued Zem est une ville-fantôme.

    On s'étend sur le sol et on attend. Il ne se passe rien, mais on entend pourtant. C'est d'abord un chuintement, discret, lointain, un bruissement fait de sons inconnus. Et puis, vite, il faut bouger, se protéger. L'ajej est là, l'ajej intraduisible. Lotfi philosophe. "L’ajej, c’est un concept".

    Je comprends que c'est un vent, une bourrasque soudaine, une tornade d'à peine un mètre de haut, et que le souffle est chargé de poussière chaude, de sable et de détritus. Qu'en spirale sur lui-même, il gicle en piquant, il choisit les yeux, les jambes, les fenêtres des voitures, les passages entre les toiles tendues des échoppes au marché. L'ajej annonce le mouvement et la mort à la fois.

    Il rend Oued Zem encore plus immobile. Comme le souffle d'un ventilateur ne meut que quelques voiles ou papiers, l'ajej ne réveille que l'insipide et l'anecdotique. Il ne sait pas vivifier, il est la mouche du coche, qui échoue lamentablement. L'ajej ? Un soubresaut.

    Et agités par l'ajej, des mikas, des sacs de plastique marron, des nuées de sacs de plastique marron, qui s'écrasent aux troncs des arbres, aux flancs des maisons, aux pattes de quelque haridelle ou chèvre paissant dans la sécheresse des terrains vagues. Ils volètent tels des merles moqueurs, puis se figent en s'étalant, et plus tard reprennent leur vol planant. L'éternité des murs et la dérision du plastique. Le souffle du futile n'entamant pas le néant du solide. Vague crainte de sacs sales se plaquant sur moi.

    Je prononce le mot Ajej, comme on butine des fleurs des champs qu’on emporte dans sa jupe. Mon premier mot de Oued Zem. Et les yeux de Khadija s'allument, Khadija ?, c'est la sœur de Lotfi, qui nous attend devant la maison, je dis Ajej en la regardant, et avec Khadija, nous vivons notre premier échange, un sauve-qui-peut qui promet, un mot à partager, parce que nous n’avons pas de langue en commun. Juste Ajej en guise de bonjour.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • Mircéa Cantor

    More cheeks than slaps

    Credac, Tracking happiness, 2009

    Crédit photo Anthropia

     

    C’est jour de marché. Je remarque une petite mendiante, en fait ce sont ses yeux qui m’attirent. A Oued Zem, elle me poursuit de ses assiduités, je l’aperçois le lundi, puis la reconnais dans la rue le mercredi et aujourd’hui, au souk. Les yeux exorbités, allumés à l'acide, la colle, le shit, les yeux de l'angoisse, de celle qui ne dort pas, les yeux de la convoitise aussi. Parfois, une lueur de plaisir tente de s'y installer, mais la petite mendiante joue à qui perd gagne, alors cela ne dure pas.

    Sans doute m’a-t-elle repérée avant que mon regard ne rencontre ses yeux, bien avant. Elle est avec une autre petite mendiante, blonde aux yeux bleus. Elles se collent l'une à l'autre, échangeant quelques mots et me glissent des coups d'œil par en-dessous. Puis je les vois par un long détour s’approcher de moi. Elles me tournent autour. Sans rien demander, en se poussant et en se parlant.

    Les yeux de la petite m'effraient tout autant qu'ils me fascinent. Il y a de la rapia en elle, la sauvagerie prête à  mordre, de la folie.

    Elle est jeune, un corps étroit d'éphèbe, douze ans, treize ans. Sans doute a-t-elle déjà connu la violence, les mains accaparantes, sans doute s'est-on déjà servi d'elle. Ou pas. C’est précisément cette virginité imprenable qui me fait la remarquer. Fière, indomptable, aux abois. Et moi qui aime les sauvetages en pleine mer, je la vois pour toujours perdue, ici dans la poussière et le sable ; trop grand l’isthme à franchir, impossible. Elle n'ira pas à l'école, elle ne connaîtra pas le répit de la sécurité, de l'abri. Une vie déjà scellée, c’est ça que raconte son regard. Une volonté, une farouche détermination, mais pour rien.

    Le souk est immense, des kilomètres durant, peut-être mille échoppes par terre. Je marche. Je suis arrivée dans l’un des plus grands marchés du Maroc, au pied du Moyen Atlas. Les paysans sont descendus la veille, ont tout installé pour ce rendez-vous dans la plaine. Je me baisse sous chaque toile, attrapant ici quelques poires, là des tomates ou encore ces vergous, concombres secs aux bouts tordus. Quand je décide d'acheter chez un marchand, parce que son étale est le plus beau, je passe de longues minutes à trier, à contempler chaque fruit, chaque légume, rejetant les pourris, les asséchés. Les oranges portent encore leur feuillage accroché. J'arrache une tige qui vient avec un morceau de leur peau. Densité des couleurs, les citrons, les melons d'eau, le jaune à Oued Zem, un jaune frais, comme je n’en ai jamais vu. Le pesage rudimentaire est le fruit d'échanges rapides avec le vendeur : un ou deux kilos, les poids de fonte font bonne mesure, quelques contestations, on arrondit, on rajoute une tomate ici, deux olives là.

    Je crois en avoir fini avec le souk, mais au-dessus de la colline, l'autre souk commence, la partie braderie, des vêtements à perte de vue. Puis la quincaillerie, les tapis, les objets en tous genres. Les épices, les herbes. J'achète de la sanouge, parce qu’on m’a dit que ses grains noirs font une excellente tisane. Pour le repas du soir, je choisis avec soin la coriandre, la menthe et le ras el Hanout. Il fait quarante degrés à l'ombre, mais personne ne s'en soucie. Les chaudes djellabas protègent du soleil.

    La jeune prédatrice resurgit soudain, elle n'a pas renoncé, me suivant à quelques pas. Je l'avais oubliée. Je la désigne ostensiblement à mon ami. Sa petite amie mendiante lui chuchote quelque chose à l’oreille et elles se mettent à fuir. Je tente de les suivre du regard, mais elles disparaissent dans les toiles qui couvrent la colline à perte de vue.

     

     

     

     


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  • AES+Fgroup,

    Last riot 2

    Crédit photo Anthropia

     

    Vous voulez connaître la suite de la nouvelle, qui s'écrit au jour le jour,

    des événements lointains, durant la période dite de l'Automne allemand,

    les années de plombs des années soixante-dix,

    en résonnance avec la situation actuelle en France, c'est ici.

     

     

     

     


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