Depuis le 13-10-2006 :
1610289 visiteurs
Depuis le début du mois :
103388 visiteurs
Billets :
1212 billets
Crédit photo Anthropia
Dans Les Onze de Pierre Michon,
en exergue, cette phrase de Baudelaire
"C'est une immense jouissance
que d'élire domicile dans le nombre".
Pierre Michon dit du Comité de Salut Public,
les Onze, qu'ils sont une âme collective.
Et je me prends à honnir ces notions de groupe,
d'inconscient collectif, de communauté,
l'impression qu'on immole l'individu
sur le fumier du collectif.
Un truc de mecs, les fraternités, les copains,
qui empêchent de penser autour d'un verre ou d'un ballon.
Et chez les femmes, les familles,
le prêt-à-sécuriser, jamais seule,
mes pieds dans les dogmes du clan,
je pense en règles, en façons de faire.
Une immense jouissance ? Un étranglement, plutôt.
cf. aussi Happy Sweden, in Critique de Cinéma ci-contre
Publié par Anthropia à 13:38:45 dans Critique littéraire | Commentaires (0) | Permaliens
Thomas Hirschhorn
How to dance Deleuze ?
Fiac 2008
Quand on se préoccupe d'écrire, et qu'on a beaucoup lu, on est frappé de ce que certains écrivent encore des romans d'antan, façon narrateur tout-puissant, je m'en vais vous raconter toute la vérité, et d'autres -ceux de l'auto-fiction, ceux de la narration parcellaire - se mettent dans la position relativiste, je ne vois que ce que mon angle de vue me permet de voir et je ne peux trouver le reste de la vérité que dans les autres, quand ils veulent bien me la dire.
Cela pose plusieurs questions : "La vérité existe-t-elle pour certains et pas pour d'autres ?" Et "Ecrit-on pour dire la vérité ?"
Est-ce un rapport de certitude au monde (je ne doute pas), de psycho-rigidité (ce que je vois est ma vérité, donc la vérité) ou de naiveté, qui fait penser à certains que la vérité peut être prise au lasso, façon cow-boy ? Et pour ceux qui doutent, est-ce une incertitude vitale qui leur fait voir que rien n'est sûr, que tout se dérobe au fur et à mesure, que la vérité cède sous le poids de l'ambivalence ? Ou bien plutôt une attitude pragmatique, voire scientifique, la mosaique des points de vue sur le monde, la compréhension de Tome, Prigogyne et Vigarella, la réalité n'étant que le résultat d'un dialogue entre deux observateurs, ce dialogue permet d'établir une certaine vérité à un instant T.
Depuis l'ère du soupçon, la vérité est une patate chaude, un porc-épic, c'est à qui la laissera à l'autre : la lente déconstruction de notre LQ (langue quotidienne) en est un des reflets, à quoi sert de dire quelque chose qui au final est soit de la communication, soit une illusion. Mais ce n'était pas le cas aux siècles d'avant, celui du progrès, celui des idéologies, en ce temps-là, la vérité se laissait approcher comme une pierre philosophale, un Eldorado à conquérir. Et ne lisions-nous pas depuis notre enfance des livres que pour justement dérouler un monde lisible, quand la réalité quotidienne se dérobait. Je crois bien qu'enfant, j'ai lu les omniscients pour me rassurer, convaincue de trouver la vérité dans les livres.
Et je livre ce paradoxe qui m'apparait aujourd'hui, si nous sommes devenus écrivains ou lecteurs pour démasquer ce qui se cache, trouver les secrets, découvrir la vérité, si toute notre quête s'est nourrie de cette première motivation, alors que faisons- nous à poursuivre le travail dans un siècle d'où la vérité s'est envolée ? Avons-nous décidé d'être des chercheurs à vie, remontant notre rocher de Sisyphe comme des boeufs, attachés à leur piquet ? N'ont-ils pas raison les bling-bling, les obsédés du quotidien, les jouisseurs du moment, à renier littérature, philosophie et tout le saint-frusquin ?
Nous sommes devenus des admirateurs du travail de la forme, le chemin plutôt que le but, le style plutôt que les faits.
Publié par Anthropia à 11:26:24 dans Critique littéraire | Commentaires (0) | Permaliens
Diane Arbus
Child crying
Comment décrire la souffrance et la peine dans la littérature. Le mot pour les dire, c'est pathos.
Dans la définition du Petit Robert, pathos (apparu en 1671) est un mot grec signifiant « souffrance, passion ». En soi, rien de problématique. Mot apparu à l’heure de la modernité dans notre langue, c’est-à-dire lors de l’émergence du sujet, pathos serait en quelque sorte requis pour décrire la souffrance éprouvée. Je souffre, donc je suis.
Cela saurait me suffire, si je décide d’exprimer la souffrance et la douleur dans un texte.
A moins que l’establishment me l’interdise, Stendhal est passé par là, et la rhétorique aussi.
1°.Ex. Partie de la rhétorique qui traitait des moyens propres à émouvoir l’auditeur.
2° (1750) Mod. et littér. Pathétique déplacé dans un discours, un écrit, et par ext. dans le ton, les gestes. « L’avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime commis » (Stendhal).
Chez les modernes, le pathos est devenu cette moue sur le visage qui atteint tout bon lecteur du milieu germano-pratin. Tout le monde le dit, le pathos est interdit. Parce que tout pathos est forcément issu de moyens fourbes ou rhétoriques destinés à émouvoir l’auditeur.
Vous aurez remarqué que le pathos est cité en référence à l’oralité, il est de l’ordre du discours, dans le ton, dans le geste, chez Stendhal, c’est un réquisitoire de l’avocat général. Consacré de mauvais goût à l'oral, le pathos serait absolument interdit à l’écrit, parce que stigmatisant le procédé vulgaire d’émouvoir et probablement la trace du parler dans la langue écrite.
Ce faisant, exit l’émotion, la souffrance, la passion, le chagrin, ou plutôt ils ne sont autorisés qu’entre les lignes. La preuve de la souffrance est désormais la sobriété à dire des horreurs, la placidité à se décrire fou, la simplicité à décrire la confusion des sens et des sentiments.
Virginia Woolf le disait déjà de Jane Eyre, à certains passages, le discours féministe de l’héroïne est une faute de goût, on ne doit pas parler sa souffrance, on doit la masquer, l’effleurer, ne la citer que chez l’autre. Je souffre sans le dire, donc je suis.
Le pathos est devenu le comble de l’obscénité, le signe d’un égo mal dégrossi, le sème d’un moi enflé qui cherche à nous manipuler. Mais alors que dire de ce style de mise à distance, qui nie les larmes et les sanglots, qui s’assied franchement sur l’âme pour l’écraser. Interdites les images, recommandé le cynisme.
Faites avec votre pathos et ne nous emmerdez pas. Pathétique ne renvoie-t-il pas à l’os jeté au chien, ah ce chien qui désire, qui le montre, quelle chiennerie. Le pathos, c'est de la sous-littérature, du « tout juste bon pour le peuple ». Voilà qu'une néo-noblesse naît de cette posture, j’en suis, de ceux qui savent que la douleur est l’apanage des faibles, «pleure pas, si t’es un homme ».
Et si je veux être fille moi, si je veux revendiquer le droit d’explorer cette frontière entre moi de dedans, et moi de dehors. Si cette première étape d’une prise de conscience m’intéresse, comment puis-je faire ? Parce qu'en m'interdisant les procédés de style, on m'interdit de parler de ce sentiment mou de soi. Je dois faire dans le choquant, le corps, les bones, les chaires suppurantes, les boyaux apparents, traités façon clinique, c’est le contraste qui compte. Mais à force d’en voir dans les séries TV des corps ensanglantés, à force de les lire entre les lignes des autofictionnels, le contraste ne me fait plus d’effet. Et je cherche à retrouver la flamme d’authenticité qui dit que le bât blesse, l’image délicate, un bout d’âme de Ronsard, une démonstration à la Spinoza, le bord d’abîme qu’on sait plus qu’on devine, qu’on s’octroie malgré tout, parce que l’être est tout là, dans cet interstice entre le mal et le mal.
Je veux pouvoir explorer le pathétique, le cerner, le comprendre, en voir l’absence de maturité, en saisir la complaisance, mais aussi la valence.
Blood, sweat and tears. Du sang, de la sueur. Mais des pleurs aussi.
Publié par Anthropia à 12:20:25 dans Critique littéraire | Commentaires (4) | Permaliens
Florence Reymond
Crédit photo Anthropia
Dans ma maison sous terre
Chloé Delaume
Fiction et Cie - Seuil
Les enfants chantent ça dans la cour de récréation, une comptine, Dans ma maison sous terre ; l'autre jour, quand j'ai évoqué ce titre du livre de Chloé Delaume, ils se sont tous mis à la chanter chez moi, une bluette, une petite madeleine.
Mais Chloé Delaume nous fait entendre une autre chanson, on peut lire ce livre, sans avoir lu Le cri du sablier, mais chacun devrait le lire, ce bijou d'autofiction, qui va chercher loin dans la plaie, mode ouvert/fermé, vous ramassez le secret en composant les numéros du coffre-fort, la combinaison de phrases mystérieuses. La lectrice se lançait, moi (NDLR), se perdait dans la brume des marais massacreurs, s'arrêtait, cherchait le chemin, revenait en arrière, expérience unique de lecture.
L'inconscient n'a pas d'histoire, mais ici c'est bien d'une suite dont il s'agit, l'auteure nous livre une méditation ou plutôt une médisance sur la grand-mère, et affiche d'entrée son projet de vengeance, une tentative de meurtre littéraire, la mauvaise grand-mère ne mérite plus de vivre. Non à la façon ludique d'un Vila-Mata qui confiait à Marguerite Duras son projet d'écrire un livre qui tue le lecteur, mais à la manière mi-infantile, mi-perverse d'une gothique qui traite sa peine avec les ressources de l'éléphant rose sur la route, la rencontre des morts, dont les noms sont gravés sur les tombes, là, juste à côté de la tombe de la mère, grand-père au-dessus.
Dans le schéma actantiel, la petite fille trouve un adjuvant, Théophile, explorateur de l'abîme de son état, entre zombie de cimetière dont on découvre peu à peu la persévérante aventure, et "aidant naturel", on pourrait dire psychanalyste, de Chloé Delaume, il conseille, trie, rassure. L'Alias peut alors rouvrir ses plaies, hanter l'énigme d'une famille à tiroirs.
Ce soir j'écoutais Françoise Héritier, elle parlait des structures de la parenté, comme à son habitude d'anthropologue du social, et curieusement elle a cité l'histoire tarabiscotée de la chanson de Sacha Distel, dont on trouve les paroles dans le roman de Chloé, la mère de Chloé la lui chantait petite fille, une clef avec une tache de sang, un p'tit secret de famille glissé mine de rien.
A Trinitad, vivait une famille, ... Oh papa, quel malheur, Quel grand malheur pour moi
Oh papa, quel grand scandale, Si maman savait ça, sur un air de Slim Henry Brown, ambiance caraïbe.
Je connaissais la musique, je n'avais jamais écouté les paroles, je la fredonnais, brrr, froid dans le dos. Si papa savait ça.
Un roman ou un récit, du parler vrai à couper le souffle ou de la prose sur un sujet épineux ? L'empathie vous pousserait à vous porter au secours de la petite sœur, un peu comme ces mouettes qui viennent couver des magnétophones posés sur les rochers, parce qu'on y a enregistré des vagissements de bébé, mais résistez à la commisération, l'auteure n'en pas besoin, ce serait trop simple, elle n'est pas née de la dernière pluie, elle maîtrise jusqu'en bord de falaise, elle nous fout la frousse, puis nous fait la nique. Et même si c'était vrai, ayons la délicatesse de ne pas poser la main.
L'histoire est d'abord l'aventure d'un récit, une petite femme va sur les tombes comprendre ce qu'elle peut retenir de la violence de sa famille, quoi en faire, faut-il en faire quelque chose, du mal, du père, ou peut-être. Tout cela tressé avec des biographies imaginaires, celles des morts voisins,
la funambule hésite, mais grâce au fil de dialogue entre Théophile, le junky, et Chloé, l'Alias, elle mène hors péril le récit. Si vous êtes Harold, celui de Maud, si vous aimez manger des oranges aux enterrements, alors ce livre est pour vous, il irrite les dents, il serre le cœur, il force l'admiration, impeccable créativité de la forme.
N'oubliez pas d'aller écouter sur ce site la bande son, parce que l'œuvre est expérimentale et musicale, d'un destin si peu conforme, comment faire autrement ?
Publié par Anthropia à 21:32:27 dans Critique littéraire | Commentaires (0) | Permaliens
Gilles Berquet
Détail
Crédit photo Anthropia
Ailleurs
Julia Leigh
Christian Bourgois éditeur
traduit de l'anglais par Jean Guiloineau
15
Vous entrez par la petite porte chez Julia Leigh,
la porte dérobée,
dans le mur d'enceinte de la maison de maitre.
La clef fonctionne encore,
certaines choses ne se perdent pas,
comme une famille, une mère psycho-rigide,
un frère aimant.
Les enfants accompagnent
la femme au bras de plâtre, qui revient au bercail.
Je n'en dirai pas plus,
mais ce roman est "spannend"
comme disent les Allemands,
vous ne le quittez plus jusqu'à la fin.
Vous découvrez des figures de femmes contrastées,
vous comprenez que l'ambivalence est largement partagée.
Un style qui dépeint les objets, les décors,
les paysages aux couleurs du mystère.
Dans la matérialité des étangs
se révèlent des psychées insondables,
tout est à demi-mot et à contre-jour, dans ce petit roman,
les choses se devinent plutôt qu'elles ne s'avouent.
Les enfants font avancer l'histoire, eux bougent, se démènent
dans ce monde d'adultes qui vivent avec leurs fantômes.
Une romancière anglaise, sans nul doute,
une de ces virtuoses qui nous emmène aux confins des secrets de l'âme.
Publié par Anthropia à 13:08:55 dans Critique littéraire | Commentaires (0) | Permaliens
Commentaires récents