• Un Giulio Cesare contemporain

    Photo Agathe Poupeney, Opéra National de Paris

    (droits réservés)

     

    Quelle émotion hier soir à l'Opéra. On y jouait Giulio Cesare, de Haendel.

     

    Nathalie Dessay était une pétulante Cléopâtre,

    dans une mise en scène très contemporaine de Laurent Pelly.

    Imaginez-vous dans les caves des Antiquités du Louvre

    ou à la remise des peintures.

    Des travailleurs égyptiens poussent des chariots,

    nettoient de gigantesques statues de Ramsès ou époussettent les vitrines.

     

     

    Puis apparaissent en tenues égyptiennes des héros de notre enfance,

    Jules César, Cornélia et son fils Septus, Ptolémée le cruel,

    qui vient de faire décapiter Pompée,

    et sa soeur Cléopâtre.

     

    Ce qui touche, c'est la double lecture,

    symbolique et imaginaire, qu'en fait Pelly.

    Dans les décors de Chantal Thomas et des costumes dessinés par lui,

    il met les chanteurs dans la position de statues animées,

    qui rejoueraient pour nous un rêve d'opéra de Haendel,

    sur fond de réel, la besogne des travailleus immigrés

    dans les soutes de la culture, jamais aussi bien vus,

    autant mis en valeur, et qui vont jusqu'à interférer dans le récit,

    devenant par moment les troupes de Ptolémée ou de César.

    On ne peut s'empêcher de penser à la révolte égyptienne,

    quand le peuple soudain se réveille et fait irruption sur la scène des élites.

     

    La mise en scène triche avec les clichés, ose les anachronismes.

    Dans l'acte II, des bergères à la Sofia Coppola font rêver César,

    des chanteurs prennent des poses,

    véritables citations en écho aux détails de tableaux exposés,

     tout fait mise en abîme,

    dépoussiérant au double sens du terme, du ménage et du carcan,

    cette oeuvre du XVIème siècle, toute shakespearienne,

    nous la rendant proche comme une installation d'art contemporain.

     

    Du livret un peu ennuyeux, des récitatifs longuets des opéras baroques,

    le metteur en scène et ses troupes font une histoire de sexe et d'amour.

    Un souffle court tout au long du spectacle, ça s'active, ça désire,

    nulle pose n'est interdite, pensons à Cléopâtre qui surfe sur le nez de Ramsès,

    ou à cet esclave dans une position suggestive sur le sexe de Tolemeo.

     

    Et la magie des airs de Haendel fait le reste.

     

    L'air de Se piéta dans l'acte II, chanté par Nathalie Dessay,

    vient nous ravager (ici en concert).

    Cette femme manie avec la même grâce la coquine,

    qui aime le libertinage, la reine qui lutte pour le pouvoir,

    et la grande amoureuse à la Callas,

    sachant faire parler les affects les plus intimes de son rôle.

     

    Toutes les voix nous touchent dans cet opéra.

    Lawrence Zazzo envisage César avec subtilité,

    ici point d'empereur tout-puissant ;

    sa tessiture de haute-contre module avec raffinement la délicatesse

    et la sensualité d'un homme qui tombe amoureux.

    La mezzo soprano, Varduhi Abrahamyan, qui joue Cornélia,

    se fait douloureuse quand elle voit la tête arrachée

    de son mari Pompée, ou meurtrière hystérique,

    après avoir assassiné Ptolémée, d'un coup de poignard vengeur.

    Sesto, son fils, est magnifiquement interprété par la soprano, Isabel Leonard,

    pris dans les affects d'un jeune adolescent,

    entre soif de vengeance et crainte de passer à l'acte.

    Avec Toloméo, incarné par Christophe Dumaux

    et sa voix de haute-contre époustouflante,

    nous découvrons le félon, le libertin avant l'heure,

    dont on sent qu'il finira mal.

     

    Emmanuelle Haïm assume une direction musicale tout en finesse,

    qui soutient les récitatifs et retient les musiciens,

    le Concert d'Astrée, pour nous permettre de goûter les airs les plus vibrants.

     

    Rarement l'Opéra de Paris aura su nous donner à voir

    et à entendre plus belle mise en scène,

    plus belles voix, dans un des plus bel opéra de Haendel.

    Quand les lumières s'éteignent, quand le gardien passe une dernière fois

    sa lampe torche dans les magasins, les êtres de chair se font statues de cire,

    ils s'immobilisent, rendus à leur siècle, au récit épique d'un passé révolu.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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