• Une vie

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    Last riot 2

    Crédit Photo Anthropia

     

    Je ne sais pas depuis combien de temps j’ai les yeux ouverts à fixer le poste de télévision sans rien regarder. Je n’ai pas dormi, je suis partie loin dans un monde de ouate. Mon cerveau est vide, vide. Trois notes de musique. Je sursaute. C’est le journal du soir. Les titres. Matignon, une chemise sous le bras. Une image de ministre, les marches trois par trois sur un escalier. Le corps courbé un peu bossu, Pas de commentaires. Non pas de commentaires.

     

    Mireille Dumas n’est plus sur l’écran, je n’ai pas vu la suite de l’émission. J’ai écouté le premier entretien et suis tombée en rêverie éveillée. Tout ce temps, effacée en moi-même.

     

    Je suis à la température du petit, sa chaleur contre moi.

     

    Je me sens endolorie. J’ai le dos appuyé sur le canapé par l’omoplate, une éternité, le corps tendu vers ce seul point de contact. Peut-être est-ce le poids du petit. Il est lourd. Tout doucement, je pose sa tête sur le coussin, délivrée du fardeau, je m’enfonce dans le moelleux du coussin. Mon épaule de consolation. Le petit se réveille. Il me regarde.

     

    Maman.

     

    (Non, pas de maman ce soir).

     

    Maman.

     

    (Je ne vais pas répondre).

     

    Maman.

    (Il s’est mis debout. Il se penche sur moi).

    Maman.

    (Il met ses mains de chaque côté de mon visage et approche son regard de mes yeux. Sa bouche touche ma joue. Il semble avoir compris. Il murmure. Je ne comprends pas).

    Maman, je t’aime.

    (Ses bras m’enveloppent).

     

    Je me dégage et le prend dans mes bras. Je le serre très fort.

     

    Plus tôt, il m’a appelé. C’est lui qui m’a prévenu.

    Maman, viens voir.

    Quoi ? Tu devrais être au lit.

    Non.

    Allez viens te coucher.

    Maman, regarde.

    Oui, quoi ?

    Papa.

    Quoi, papa ?

    Oui, regarde maman, papa à la télévision.

    Papa à la télévision. Mon corps s’est raidi. Que ferait Sam à la télévision si ce n’est.

     

    Mireille Dumas et son air de fine guêpe. Un petit sourire en forme de rire rentré. Elle va dire, la chatte rentre la tête, elle minaude, elle va parler. Elle tient son sujet chaud.

     

    On est en mai quelque chose. J’ai l’impression qu’une caméra a été installée en mon absence au plafond du salon, me contemplant de haut. Mireille Dumas a envahi l’espace. Elle va m’avaler, me condamner en parole d’intimité publique, me dévoiler en la personne de l’autre et de son impudeur s’il parle, c’est moi qui suis visée. Je me vise de sa parole. Il et Elle vont m’avoir dans leur scène de dialogue stupré, de foutre médiatique. Jouissance à mon corps défendant, la vanité, toujours la vanité. Mais je fronce les sourcils. Non, pas à ce point, ma vanité. Sachant d’avance.

     

    Sam a mis son pull cashmere vert foncé, col en V. Ne se souvient pas qu’il ne lui va pas ce pull, un soir, je l’ai déshabillé, ai mis le pull à la poubelle. Il a reparu le lendemain matin bien serré dans son pull vert. On ne porte pas de vert foncé quand on est latin au teint mat. Et puis ce pull lui fait un corps de gringalet. Mon homme, dans un fauteuil Napoléon III, en velours caramel, dans du mobilier rustique. Pornographie du quotidien, ce mauvais goût.  Brr. N’est plus mon homme,  cet homme petit-bourgeois d’apparence dans cet intérieur propret. Elle dit, nous sommes chez vous. Non, ça n’est pas chez lui et j’aimerais que cela se sache. Tout ça n’est que parade. Fait-il cela pour Mireille Dumas ? Ou pour ce qu’il imagine que la France va aimer dans cette scène bateau. Il va jouer un rôle. Il va être Sam, les mémoires d’un homme rangé. Jamais il ne range le sien d’intérieur ou si peu, les livres partout et les chemises, les chemises de Monsieur et la malle-cabine, ouverte, joyeux débraillé de célibataire et la machine à expresso, avant que tout le monde n’en ait une. Sur son répondeur, il a mis la pub de Nescafé, la passion noire. Alors de le voir là Monsieur Sam, obsessionnel de base, collectionneur de boiseries genre chêne débité en scierie industrielle, moi ça me dérange. C’est peut-être de la honte, honte de cette fausse classe sociale affichée, classe moyenne, ne joue ni dans le bon goût façon branché ou bobo, ni dans le style intello bordélique. J’aimerais être fière de cet homme ? Ma vanité, ma vanité.

     

    Assez des mystères. J’en suis saturée. A vomir, les secrets. Je n’en peux plus. Je rends les armes. Oui, je sais, c’était un de mes jeux favoris enfant, l’enquête de détective, le rôle de flic des renseignements généraux. J’étais curieuse, à me mêler de tout. Insidieuse, soupçonneuse.

     

    J’ai toujours été témoin, confidente, voyeuse. J’étais une boîte de Pandore, je les accumulais les secrets, réceptacle, sac à puces, pas une femme d’action, une concierge. Dès que j’ai eu mon vélo, j’ai commencé à hanter les rues à la recherche du parfait quidam à filer. Sa double vie, malfaiteur et honnête citoyen, espion et bon père de famille, mari adultérin offrant des fleurs à sa femme. Je le suivais.

     

    Que faisait-il à la gare ?

    Chez qui sonnait-il ?

    Pour qui achetait-il cette bonne bouteille ?

     

    Je remplissais des carnets, Fouché en herbe, de filatures en filatures, des lignes et des lignes de mystères percés à jour, d’histoires vraies reconstituées. Je ne suivais pas les femmes, seuls les hommes m’intéressaient.

     

    Encore qu’il me soit arrivé d’écouter derrière la porte ma mère parler à la fenêtre à un inconnu, fantasmant que c’était son amant et que j’allais en savoir plus sur ses turpitudes, elle devait bien en avoir aussi. Ma mère ? Non mais, quelle imagination.

     

    Je n’ai jamais filé Sam. Je l’aimais, Sam. On ne file pas quelqu’un qu’on aime. On n’espionne pas son amant. Juste ses lettres débordant de l’agenda, obscène jusqu’à la gueule. Juste ses poches recélant des bouts de papier avec des numéros de téléphone inconnus. Inconnues. Et ces initiales plusieurs fois par jour, heures de rendez-vous. Je n’ai jamais suivi Sam. J’ai toujours eu trop peur de ce que j’allais découvrir.

     

    La littérature, voilà la cause. J’ai depuis toujours l’intuition que les adultes mènent une double vie.

     

    Enfant, je dévorais les livres de la bibliothèque de mon père et puis ceux de la bibliothèque municipale, je n’avais de cesse que d’épuiser les romans, de deviner ce qui se tramait, de poursuivre l’intrigue jusqu’au dénouement.  Trouver la clef de l’apaisement et de la sérénité nécessaires au sommeil.

     

    Une Vie de Maupassant, et j’ai tout compris. Comme au fond d’une piscine sans pouvoir respirer, suspendue à la narration comme on l’est à une corde, avec la conviction que je venais de trouver la solution aux questions que je me posais, j’allais enfin pouvoir remonter à la surface. La nuit la plus longue de mon enfance. Je reculais le temps de la fin, je ne voulais pas aller au bout, je voulais lire le livre pour toujours, ne l’avoir jamais fini, garder cette sensation de toucher la vérité. A cette époque, je croyais encore à la vérité.

     

    Une Vie de Maupassant fût la révélation de ce que le monde des adultes me réservait. La résolution des scènes sempiternelles entre mes parents ou des longs monologues de ma grand-mère, quand celle-ci parlait de la Polonaise, dans une langue mâtinée de français et de Schwister Dutsch, mon grand-père la traitant de folle, ou quand ma mère, le regard mauvais, interrogeait mon père sur ses aventures outre-mer après un retour de voyage. Je n’avais qu’à penser à Jeanne pour comprendre de quoi il retournait. Son baron de mari, la bonne engrossée, les rendez-vous dérobés, les tromperies. Les hommes n’étaient bons qu’à ça.

     

    Avec Sam, ça n’était pas que ça. Je veux dire que moi aussi je n’étais bonne qu’à ça.  Cette nuit où je l’ai trompé avec. Juste pour dire.

     

    Une Vie, la certitude que le mariage, c’était l’adultère. Adultes, errants de la chair. Le seul souci étant de s’en apercevoir le plus tôt possible. Car là se situait le drame de Jeanne selon moi, dans sa cécité, son aveuglement, pas dans l’acte lui-même, celui-ci étant inévitable et ne dépendant pas d’elle. Comment pouvait-elle réagir ? Par la quête de l’information. Alpha et oméga de la stratégie de couple.

     

    Plus grave que la coucherie, le mensonge. La coucherie n’étant jamais que la seconde nature des hommes. Cela je l’avais appris par ma mère et ma grand-mère. Ton père, ah celui-là. Où étais-tu ? Tu sens la fumée, d'où viens-tu ? C'est pas une heure pour rentrer, ça. L’idée de fidélité, j’y avais renoncé bien avant de tenter ma chance à la grande loterie.

     

    Mais la guerre de mes mères, c’était leur harcelante quête de vérité, pour elles la duplicité était ce qu’il y avait de pire. Elles trouvaient une forme de revanche à forcer l’homme à avouer. Il en allait de leur dignité. Cocues, oui, mais pas trompées. Voilà le talisman qu’elles m’ont transmis. Sache ce que ton homme t’a fait.

     

    La vengeance de Jeanne fût éclatante. Et naïve. Quand elle découvre la vérité,  elle se confie au mari trompé, celui-ci piège le baron volage et le tue avec sa maîtresse. Bras armé par l’inconscient de la baronne, le crime était plus que parfait.

     

    J’aurais pu tuer Sam. Mais il est le père de mon fils. On ne tue pas le père de son enfant.

     

    Il était là, il y a quelques minutes. A la télévision. Il parlait.

    Maman.

    Oui ?

    Pourquoi il dit des mensonges, papa ? Il n’a pas que deux enfants, papa.

    Non, petit, il n’a pas que deux enfants.

    Alors, pourquoi il l’a dit ?

    C’est pour la télé, pour Mireille Dumas, il dit cela pour elle, pour lui faire plaisir, il lui raconte une histoire. Une histoire, comme le soir, quand tu me racontes des histoires ? Oui, des histoires pour les adultes. Tout ça n’a pas d’importance, petit.

     

     

     

     

     

     

     

     


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