Dans la ville
<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>Regards
Est-ce le regard de Rabia ou de Monji, ses parents, que j'ai vu d'abord, ou celui de de Khadija, d'Asmaa, d'Akim, de Jamel, de Khalil ou de Malik ? Celui qui me hante, je n'ose le nommer. Tous les regards sont là. Les bouches s'ouvrent et moi qui aime la musique des bouches, je ne comprends rien. Asmaa m'a dit un mot de bienvenue. Mais bien vite, dans les rires, les cris, je ne capte plus que les affects. Alors je regarde les yeux et les sourires. Tous les regards me scrutent légèrement, par à-coups, avec gentillesse et je les cueille avec curiosité, amitié et fatigue. J'aime les regards de cette famille.
Je remarque aussi les yeux de la petite mendiante. Celle qui me poursuit de ses assiduités au souk du lundi, puis me reconnaît dans la rue le mercredi et me retrouve la semaine suivante. Les yeux exorbités, allumés à l'acide, la colle, le shit, les yeux de l'angoisse, de celle qui ne dort pas, les yeux de la convoitise aussi. Parfois, une lueur de plaisir tente de s'y installer, mais la petite mendiante joue à qui perd gagne, alors cela ne dure pas.
Elle me repère presque au moment où mes yeux rencontrent son regard. Non sans doute l'a-t-elle fait avant, bien avant. Elle est avec une autre petite mendiante, blonde aux yeux bleus. Elles se collent l'une à l'autre, échangeant quelques mots et me glissant des coups d'œil, par en-dessous. Puis elles s'approchent et commencent à me tourner autour. Sans rien demander, en se poussant et en se parlant.
Les yeux de la petite m'effraient tout autant qu'ils me fascinent. Il y a de la rapia en elle, la sauvagerie prête à mordre, la folie dans le regard. Mais la mendiante est encore jeune, un corps d'éphèbe, douze ans, treize ans. Sans doute a-t-elle déjà connu la violence, les mains accaparantes, sans doute s'est-on déjà servie d'elle ? Et pourtant, c'est précisément son imprenable virginité qui me fait la remarquer. Fière, indomptable, aux abois et pour toujours perdue. Elle n'ira pas à l'école. Elle ne connaîtra pas le répit de la sécurité, de l'abri. Une vie déjà scellée, mais une volonté, une farouche détermination.
Le souk est immense, des kilomètres durant, peut-être mille échoppes par terre. Je marche avec Lotfi et Mila. Me baissant sous chaque toile, attrapant ici quelques poires, ici des tomates ou encore des vergous, ces concombres secs, aux bouts tordus. Puis quand je décide d'acheter chez ce marchand, parce que son étale est le plus beau, je passe de longues minutes à trier, à contempler chaque fruit, chaque légume, rejetant les imparfaits, les pourris, les asséchés. Le pesage rudimentaire est le fruit d'échanges rapides entre le client et le vendeur : un ou deux kilos, les poids de fonte font bonne mesure, quelques contestations, on arrondit, on rajoute une tomate ici, deux olives là.
Les oranges portent encore leur feuillage accroché. J'arrache une tige qui vient avec un morceau de la peau de l'orange. Densité des couleurs. Les piments, les citrons, les melons d'eau jaunes.
Je crois en avoir fini avec le souk, mais au-dessus de la colline, l'autre souk commence, la partie braderie, des vêtements à perte de vue. Puis la quincaillerie, les tapis, les objets en tous genres. Les épices, les herbes. J'achète de la sanouge, parce que je connais pas ces grains noirs et que Mila me dit faire une excellente tisane du soir avec ça. Et Lotfi choisit avec soin la coriandre, la menthe et le ras el Hanout. Il fait quarante degrés à l'ombre, mais personne ne s'en soucie. Les chaudes djellabas protègent du soleil.
La jeune prédatrice resurgit soudain, elle n'a pas renoncé, me suivant à quelques pas. Je l'avais oubliée. Je la désigne ostensiblement à Lotfi. Il lui parle, celle-ci s'arrête en me scrutant d'un air interrogatif. Que lui as-tu dit, Lotfi ? Que tu peux être méchante, même si tu n'en as pas l'air. Je fronce les sourcils. Elle rejoint son amie.